jeudi 29 juin, 2017

De la nécessité d’une réforme profonde des institutions pour refonder la nation malgache

Ravinala Madagascar

Sommaire

  • Un remaniement par respect pour la démocratie
  • Kolo Roger ne dispose pas d’un mandat électif
  • Kolo Roger cherche à échapper à son sort et se défausse sur ses ministres
  • Faillite des institutions : cause commune de tous les échecs
  • De l’obligation d’un « Stop-and-go » pour refonder, réformer et redéfinir le rôle des institutions
  • Le remaniement n’est qu’une première étape
  • Tout progrès et toute réforme qu’on refuse d’appliquer aux pratiques politiques sont autant de progrès et de réformes qu’on refuse à l’ensemble de la société malgache

Un simple remaniement sans un changement de premier ministre ne fera qu’enraciner un peu plus des pratiques politiques résolument rétrogrades et perpétrées par des individus qui, au-delà des discours d’intention et des postures, sont incapables de se remettre en cause, parce que corrompus par une idéologie de confiscation du pouvoir propre à cette catégorie de personnels politiques qui ignorent, entre autres et sciemment, la définition de ce qu’est un mandat politique et qui repose sur un principe fondamental, celui d’être limité dans le temps, puisque conféré temporairement, soit par le peuple, soit par les institutions.

Un remaniement par respect pour la démocratie

À Madagascar et quelle qu’en soit la forme, l’opposition et ensuite la contestation politique aboutissent immuablement à un renversement des autorités en place. Ce n’est donc qu’une question de temps, d’opportunité et de moyen avant que cela ne se reproduise. C’est pourquoi le principe d’un remaniement a d’abord été avancé par respect pour la démocratie malgré toutes ses imperfections, notamment si on se réfère à la façon dont elle est pratiquée par ceux qui se succèdent à la tête de Madagascar.

Nous disions « respect », car même si l’élection de Hery Rajaonarimampianina – fait accompli entaché d’irrégularités manifestes – n’est pas à remettre en cause, en tout cas pas pour le moment, il n’en reste pas moins que sa légitimité, en tant que président de la République, est nulle, ce qui appelle à un réajustement politique dont l’enjeu, dans un premier temps, est la nécessité impérative d’un remaniement gouvernemental.

Certes et bien que le principe de légitimité soit une notion capitale en pratique politique – principe qui semble échapper à la réflexion de Hery Rajaonarimampianina, comme à ses prédécesseurs – ses choix politiques, son instrumentalisation frauduleuse de la Constitution pour assoir et verrouiller son pouvoir, et accessoirement à récompenser ses alliés de circonstance, ont conduit à la nomination de Kolo Roger en tant que chef du gouvernement. Or la nomination de ce premier ministre souffre des mêmes tares que l’élection de Hery Rajaonarimampianina dont les caractéristiques marquantes sont une légalité douteuse et une légitimité tout aussi nulle.

Kolo Roger ne dispose pas d’un mandat électif

Si Hery Rajaonarimampianina bénéficie d’un mandat électif conféré par les électeurs, ce n’est pas le cas de Kolo Roger dont la fonction et la charge sont le fait d’une nomination, elle-même entachée d’irrégularité puisque déléguée suite à une violation de la Constitution, des règles et des principes qui régissent la désignation du premier ministre.

Par conséquent et puisqu’il ne peut se targuer d’aucun mandat électif, Kolo Roger, mais aussi Hery Rajaonarimampianina qui est à l’origine de sa nomination, doivent tous deux se soumettre à l’appréciation et au jugement de l’opinion publique.

Kolo Roger cherche à échapper à son sort et se défausse sur ses ministres

Kolo Roger est parfaitement conscient des pressions exercées sur sa personne, mais il cherche, en déployant divers stratagèmes, à échapper à son sort et à gagner du temps. D’abord il affirme que 7 mois n’est pas une durée suffisante pour juger de son efficacité et de celui de son gouvernement, sous-entendu : il faut lui accorder davantage de temps pour faire ses preuves. Cependant, nous savons à quelle fin est utilisée la notion du temps avec les Malgaches, surtout avec ceux qui exercent un pouvoir quelconque sur leurs semblables. Dire cela n’est pas un procès d’intention, c’est une vérité qui n’honore d’ailleurs pas ni les dirigeants politiques actuels ni la plupart de leurs prédécesseurs.

Ensuite et pour donner de la consistance à sa défense, il fait courir la rumeur que certains ministres ne sont pas en phase avec le reste du gouvernement, que cela nuit donc à l’efficacité de celui-ci, ce qui en toute logique, donne de mauvais résultats, d’où les difficultés actuelles. Certes le discours se tient, mais il ne convainc que celui qui le prononce. Cette excuse n’est valable que de son point de vue et aucun cas cela ne pourrait servir de prétexte à son maintien.

Bref, tout ceci est de bonne guerre, mais les enjeux auxquels Madagascar est confronté ne peuvent se satisfaire des états d’âme et des conduites alambiquées d’une poignée d’individus, dont les performances pures, en termes de stratégie économique et de gestion sociale sont aussi catastrophiques que la pratique qu’ils font de la gouvernance politique.

Un premier palier a donc été franchi, et si on maintient le statu quo, la suite ne pourra aller que de mal en pis et aboutira nécessairement à une nouvelle crise et à un renversement possible des dirigeants actuels.

Faillite des institutions : cause commune de tous les échecs

Qu’est-ce que les institutions ?

La Constitution malgache de 2010 les énumère ainsi :

– Le président de la République et le Gouvernement (pouvoir exécutif),
– L’Assemblée nationale et le Sénat (pouvoir législatif),
– La Haute Cour constitutionnelle (autorité judiciaire) et stipule que la Cour suprême, les cours d’appel et les juridictions qui leur sont attachée ainsi que la Haute Cour de justice exercent la fonction juridictionnelle.

La Constitution cite ensuite les collectivités territoriales décentralisées (communes, fokonolona, régions, conseil régional, provinces).

Au-delà des calculs politiques et des péripéties gouvernementales des uns et des autres, Madagascar souffre d’un mal bien plus profond, plus inquiétant, et qui affecte profondément les structures sur lesquelles reposent l’organisation, la gestion et les interactions qui animent l’ensemble de la société.

Pour en arriver à ce constat, il est nécessaire de s’interroger sur les causes de l’instabilité chronique et de l’échec systématique des entités ou des dirigeants qui se succèdent à la tête du pays. Peu importe la façon dont ils y parviennent, le temps qu’ils y restent, cela finit toujours par un échec et Madagascar, dans l’absolu, n’avance pas, ne change pas. Par conséquent, on peut en déduire qu’il y a une cause commune à ces échecs répétés.

L’examen, même succinct, du comportement et des agissements des dirigeants, des responsables, mais aussi de celui des personnes ordinaires, révèle un dysfonctionnement qui se caractérise le plus souvent par un manque de respect flagrant, mais aussi une incompréhension et une ignorance réelle ou feinte vis-à-vis des règles, des lois et de toutes formes d’autorités, qu’elles soient d’ordre moral, administratif ou républicain.

Ce déficit, cet abandon, ce laisser-aller se traduisent dans les faits par un pays et une société qui considère comme une originalité, un folklore, une culture locale – ancrée et immuable – le fait de transgresser de façon plus ou moins grave des règles pourtant inscrites, que ce soit dans la Constitution ou édictées au fur et à mesure, et selon les besoins de la société, par le législateur.

Il en résulte que malgré l’existence des institutions, celles-ci ne sont pas respectées ou pas suffisamment, quand elles ne sont pas ignorées ou incomprises dans leur fonctionnement et leur utilité par la population, par ceux qui y officient et le plus souvent par les dirigeants politiques qui ont cette fâcheuse habitude de les détourner à leur seul avantage, soit pour accéder au pouvoir, soit pour s’y maintenir.

Ignorer cette situation ou passer sous silence cet état de fait, c’est laisser perdurer un état d’exception qui, dans le cas de Madagascar, est devenue une norme communément admise et cela depuis des décennies. Tout le monde en a conscience ou s’en doute, les Malgaches comme les partenaires financiers étrangers, mais personne n’a le courage de taper, une bonne fois pour toutes, du poing sur la table pour dire stop et tout reprendre à zéro. On se contente d’arrangements, de vaines promesses jamais tenues, de rafistolages, d’intimidations et d’avertissements sans lendemain.

Malheureusement, les conséquences de cette démission collective, c’est un pays aux antipodes des standards internationaux en termes de qualité des institutions, classé parmi les moins développés politiquement et socialement et les plus pauvres économiquement de la planète.

Car faut-il rappeler que les institutions ont notamment pour rôle de protéger les droits de propriété et ceux des individus, de garantir l’application équitable des lois et règlements, et servent également d’outil pour combattre la corruption.

Telles qu’elles existent et sont considérées, les institutions malgaches ont donc perdu de leur crédibilité, de leur utilité en tant que références, repères et garanties pour l’égalité de tous devant la loi et les règles de coexistence au sein de la société. Leur dépréciation et leur lente déstructuration ont fini par creuser un large fossé entre les différentes strates de la société, puisque pour les gens ordinaires, elles n’évoquent rien, et pour ceux qui détiennent un pouvoir quelconque, elles sont devenues l’outil de leur prépondérance.

Le temps est venu de remédier à cette distorsion, à ce déséquilibre entre les institutions de la république et la société qu’elle est censée réguler et contenir dans ses excès.

De l’obligation d’un « Stop-and-go » pour refonder, réformer et redéfinir le rôle des institutions

Bien que généralement attribué à l’économie, le concept de Stop-and-go peut être transposé à la politique dans le sens qu’il arrive un moment où il n’y a pas d’autres solutions que de prendre conscience que plus rien ne fonctionne, que l’État a failli et qu’il faut y remédier, sous peine de subir des échecs perpétuels.

Après la transition qui a duré près de 5 années et qui a contribué à détruire ce qu’il restait de notion relative à l’État, à son organisation, à son utilité, à son rôle, la solution fut d’organiser des élections pour mettre un terme à ce délitement dangereux des principes démocratiques. Techniquement, il en résulte que Madagascar possède bien aujourd’hui des dirigeants élus, et moralement, le pays est retourné à l’ordre constitutionnel.

Malheureusement, dans un cas comme dans l’autre, ces deux évènements ou ces deux points de vue n’ont pas apporté la stabilité et souffrent d’un déficit flagrant de légitimité, parce que tous deux ne reposent sur aucun socle solide. Non pas qu’on soit allé trop vite en besogne, mais bien qu’on se soit trompé de priorité, par paresse, par dilettantisme, par manque de clairvoyance et par irresponsabilité politique.

On peut comprendre que les Malgaches ainsi que la communauté internationale aient voulu tourner la page de ces 5 années de transition peu glorieuses et de réintégrer le concert des nations, mais on ne peut pas comprendre qu’on le fasse, alors même que Madagascar ne dispose pas des institutions adéquates ou en tellement mauvais état, pour assoir et ancrer solidement cette démocratie que tout le monde appelait de ses vœux.

Cette précipitation, cette envie de trop bien faire, quitte à fermer les yeux sur nombre d’indélicatesses, ont conduit à l’impasse actuelle, à ce nouvel échec annoncé. Inutile de revenir ici sur le comportement des députés au sein et en dehors de l’Assemblée nationale, ni sur les arrangements frauduleux avec la Constitution de l’exécutif, ni encore sur les faits de société comme la multiplication inquiétante de tous ces trafics, ces meurtres, ces agressions barbares, ces éliminations de masse dans le sud du pays, cette pauvreté endémique, cette prolifération de la corruption et de l’impunité, car tout cela constitue les signes et les symptômes d’un pays qui certes possède des dirigeants, mais ne dispose pas d’institutions fortes, respectées et inaltérables, garantes elles aussi de l’État de droit.

Le remaniement n’est qu’une première étape

Personne ne peut ignorer que l’idée d’un remaniement fait son chemin et que tout un chacun s’y prépare selon la bonne vieille méthode d’un turn-over politique partiel et qui verrait se constituer un gouvernement issu d’un principe, lui-même largement dépassé, et qui consiste à dire, à répéter et à exiger qu’il soit de nature à satisfaire la nécessité d’une improbable union nationale, solution miracle et naïve par excellence, mais qui dans les faits, n’a jamais résolu aucun problème.

Défaire le gouvernement actuel, remanier et constituer un nouveau gouvernement dit d’union nationale n’est donc définitivement pas la solution, en tout cas pas au stade où on en est, et ce projet doit être relégué au profit d’un gouvernement dont la tâche principale sera de refonder la nation malgache, d’en définir le processus et les étapes, à commencer par reconstruire les institutions qui sont la colonne vertébrale de toute démocratie et de toute république qui se respectent, qui respectent ses citoyens et que ses citoyens respectent.

La composition de ce gouvernement doit donc répondre en priorité à des critères de neutralité politique et idéologique. N’y siègeront que ceux qui sont convaincus de l’intérêt primordial et urgent de reconstruire la nation malgache, avec en point de mire l’intérêt national, en lui offrant ce dont les démocraties modernes, stables et performantes se réclament, c’est-à-dire, et pour paraphraser Barack Obama, d’abord et avant tout des « institutions fortes et non des hommes forts », ce à quoi on peut ajouter que « les hommes passent, mais les institutions demeurent ».

Ce processus, que nous appelons fortement de nos vœux, doit-être impérativement soutenu et en partie encadré par la communauté internationale. Un consensus doit-être établi et un calendrier décidé.

Tout progrès et toute réforme qu’on refuse d’appliquer aux pratiques politiques sont autant de progrès et de réformes qu’on refuse à l’ensemble de la société malgache

Si au départ, seuls des hommes politiques ont la capacité et l’autorité pour impulser ce processus de refondation, par la suite, la société civile dans son ensemble et sans exclusive doit obligatoirement y participer et y apporter ses contributions.

Des assises, ou toute autre désignation qu’on leur donnera doivent également contribuer à dégager des solutions et des orientations dans les domaines économiques et sociaux. Cependant, le temps imparti pour aboutir à la réalisation complète de l’ensemble de ce processus ne dépendra que de la volonté et de la motivation des uns et des autres, des différents acteurs qui y prendront part.

Bien que cela puisse en effrayer quelques-uns ou porter à polémique, il sera probablement nécessaire d’en arriver à une Assemblée constituante pour redéfinir le rôle, la fonction et les interactions que les différentes institutions entretiendront entre-elles, ce qui pose la question du sort réservé à l’Assemblé nationale telle qu’elle se présente aujourd’hui. Mais en réalité, la question ne devrait même pas se poser, car nous savons que l’Assemblée nationale telle qu’elle est formée actuellement constitue l’un des principaux facteurs d’instabilité qui menace grandement le pays. Des réformes la concernant ne pourront qu’être souhaitables et salutaires.

Quant au rôle du président de la République, il consistera à garantir la bonne tenue de l’ensemble du processus, à y contribuer de façon purement consultative et se chargera des affaires courantes avec le futur premier ministre et l’ensemble du gouvernement durant le temps que prendra l’exercice de cette refondation de la nation.

Pour résumer, voici en quoi consistent les différentes étapes du processus de refondation que nous proposons et appelons de nos vœux et leur déroulé :

1/ Remaniement du gouvernement, nomination d’un nouveau premier ministre et d’une nouvelle équipe gouvernementale neutre idéologiquement et politiquement.

2/ Appel et mise en place du processus de refondation de la nation.

3/ Suspension de l’Assemblée nationale et convocation d’une Assemblée constituante.

4/ Convocation de nouvelles élections législatives, des communales et élection des sénateurs, et peut-être la nécessité d’une présidentielle anticipée.

Tout au long de ce processus, l’armée sera mise à contribution pour assurer la neutralité des différents intervenants et des différents acteurs. La communauté internationale pourra y apporter son expertise, et son aide logistique et matérielle est la bienvenue.

Il s’agit pour Madagascar de prendre un véritable tournant démocratique, de poser les bases et le socle d’institutions fortes, utiles, compréhensibles et accessibles à tous, neutres et garantes des principes démocratiques et républicains.

Par ailleurs, nous sommes conscients que le concept que nous proposons ici peut en décourager plus d’un ou susciter la méfiance, cependant, nous pensons que malgré la déliquescence actuelle, il existe encore des femmes et des hommes capables de transcender les idéologies, les pensées et les clivages politiques, de transfigurer et de véritablement donner forme aux principes, aux lois et aux règles qui doivent dicter les intérêts supérieurs de la nation. Leur contribution et leur engagement envers la refondation de leur pays concourra à apaiser le présent et à préparer et à garantir l’avenir des générations futures.

De même que le monde est en pleine mutation et doit composer avec de nouveaux défis et avec de nouvelles menaces de type environnemental et sécuritaire. Face à cette mutation, à cette transformation qui se déroule sous nos yeux à une vitesse que personne n’est en mesure de contrôler, Madagascar ne peut plus rester un simple faire-valoir, un simple spectateur. Nous avons des intérêts communs avec nos partenaires, mais nous avons aussi nos propres intérêts à défendre et à mettre en valeur. Nous ne pourrons y parvenir si nous n’avons pas de respect pour nous-mêmes et pour nos institutions, d’où la nécessité d’une réforme profonde pour refonder la nation malgache.

Crédit photo R.SOBERKA

A propos de l'auteur

Parfois freelance, souvent autodidacte, résolument indépendant, je suis passionné par les relations humaines, la politique et les nouvelles technologies que je conçois comme un outil et un vecteur d'émancipation.

A voir également

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Veuillez répondre à la question *
Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.