jeudi 24 août, 2017

Eddie Fernand, Maire d’Antalaha : interview vérité

Eddie Fernand, Maire d'Antalaha

Après avoir pris ses fonctions en tant que Maire élu d’Antalaha, M. Eddie Fernand a bien voulu nous accorder une interview dans laquelle nous avons abordé différents sujets, aussi bien sur le plan local, que national.

Vous avez été élu Maire d’Antalaha à l’occasion des dernières élections municipales. Pouvez-vous nous résumer en quelques mots votre parcours.

Je suis natif d’Antalaha et après y avoir effectué une partie de ma scolarité, j’ai entrepris des études supérieures notamment à Antananarivo et Toamasina. Par la suite, j’ai rejoint la France et me suis engagé durant trois ans dans l’Armée française à Nantes.

À l’issue de mon engagement, j’ai intégré une société spécialisée dans le travail temporaire. J’y ai passé 15 années, dont 8 en tant que responsable et dirigeant d’Agence à Paris.

Du point de vue professionnel, l’Armée m’a inculqué la culture du résultat, du sacrifice et de la rigueur. De plus, j’y ai appris et intégré la prédominance de la « dialogique » (c’est-à-dire la complémentarité et l’interdépendance des contraires) qui codifie notre vie au quotidien au sein de la société et par laquelle on comprend que le rapport de force – bien qu’il n’est pas tout – conditionne la destinée humaine.

Quant à mes activités en tant que responsable d’une société de travail temporaire, ils m’ont appris à conjuguer la souplesse nécessaire à la gestion du personnel avec l’impératif commercial d’une entreprise. Cela a également mis en évidence que les obligations fiscales auxquelles tout contribuable doit se soumettre et s’acquitter – aussi contraignantes soient-elles – sont une forme de contribution au développement et à l’amélioration de la société.

Du point de vue politique et jusqu’à mon élection en tant que Maire de la ville d’Antalaha en juillet 2015, j’ai toujours été très actif aussi bien en France qu’à Madagascar.

En France, j’ai participé aux activités de plusieurs formations politiques malgaches et dans le même temps et de façon plus personnelle, j’ai créé, avec d’autres personnes engagées politiquement, des sites internet tels que « madagasikara-soa.com » et « lejournal-ledemocrate.org », supports à travers lesquels nous avons fait connaître notre point de vue et exprimé notre opinion, de manière à ce que le traitement des informations relatives à Madagascar soit plus équilibrées, plus argumentées, tout cela grâce au recul que me permettait ma position géographique.

Parallèlement, je n’ai eu de cesse de participer à toutes les élections locales au nom de mon association « Aides Antalaha », donc à titre d’indépendant, et ce à partir des communales de 1999, puis les législatives de 2002, les communales de 2003 et de 2007, et enfin celles de 2015 que j’ai emporté par 62,86% des voix.

Ces différentes étapes et expériences électorales m’ont enrichi malgré les défaites. Elles m’ont forgé et m’ont appris ce que sont les réalités du terrain, la psychologie électorale des Malgaches et surtout le mode de pensée des citoyens. J’en ai tiré toutes les conclusions utiles jusqu’à aboutir à cette première victoire pour laquelle j’ai mesuré toute la complexité et l’importance des tâches qui allaient m’incomber. C’est aujourd’hui avec abnégation, courage, détermination et conviction que, j’ai fini par faire mien le proverbe selon lequel « aussi longtemps que dure la nuit, le jour finira toujours par arriver ».

Pour résumer, cette double culture, militaire et managériale, cette double casquette politique, diaspora active et candidature aux élections locales, me sont, l’une comme l’autre, un atout considérable pour supporter les conditions dans lesquelles j’exerce la fonction de Maire d’une ville où tout est à refaire et où tout est à reconstruire.
À ce propos, je tiens également à souligner que j’ai écrit un livre au titre évocateur : « Antalaha : une société à reconstruire ». Publié peu avant les communales de 2015, il tient lieu de référence par rapport à mes actions à venir au service de mes concitoyens et de la ville dont j’ai désormais la charge.

img
En savoir plus sur « Antalaha, une société à reconstruire »

Depuis que vous avez pris vos fonctions, quels changements avez-vous apportés dans le fonctionnement de la Mairie et de la municipalité en général, et que comptez-vous entreprendre dans le futur ?

J’ai essentiellement procédé à trois changements de taille :

D’abord, réhabiliter le sens des institutions.

Il me semblait primordial de réhabiliter le sens des institutions. Rapporté à la commune d’Antalaha, il était important de rappeler qu’elle est à la fois pourvoyeuse de service public et générateur de revenus. C’est ainsi que l’on peut prétendre à un projet de développement et au respect de l’autorité publique.

Le président Barack Obama, lors d’un discours à Accra (Ghana), disait ceci : « l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais d’institutions fortes ». À Madagascar, et pour le moment, une institution s’incarne essentiellement au travers de la personne qui la dirige, c’est pourquoi je me dois de donner l’exemple pour que l’institution que je dirige soit également perçue ainsi. Et c’est ce que j’ai fait et que je continue de faire : redonner à la commune d’Antalaha toute sa légitimité et toute sa place en tant qu’institution « essentielle et incontournable » au service de la population.

Depuis, et s’il vous arrivait de venir à Antalaha, vous verriez que la perception de l’État, des institutions, du service public a sensiblement changé. La commune n’est plus ce qu’on appelle communément « la vache à lait » d’antan ni « une cour de récréation » pour politiciens en mal de notoriété. J’ai fait en sorte que la Mairie soit véritablement au service des citoyens, qu’elle ait pour objectif principal le développement de la ville et le bien-vivre des habitants.

Ensuite, et tributaire du premier changement, la lutte contre la corruption.

La commune urbaine d’Antalaha peut s’enorgueillir d’être en passe de gagner haut la main la lutte contre la corruption. Je mets un point d’honneur à traiter rigoureusement les nombreux cas de litiges fonciers, véritables sources et objets de corruption à grande échelle jusqu’à peu. De même que j’ai assainis l’ensemble des services inhérents à la Mairie, tel que l’établissement de documents comme l’état civil et autres actes légaux également sources de marchandage et de passe-droit.

Il est procédé régulièrement à un contrôle sévère, et de nombreux dispositifs antifraude et anticorruption ont été érigés depuis mon arrivée à la Commune. En ce qui concerne le cas spécifique de la corruption, il n’y a pas de meilleure pédagogie que de donner l’exemple. Il ne suffit pas de faire des déclarations d’intention, il faut joindre les actes à la parole et l’éducation que j’ai reçue ainsi que mes convictions sont mes meilleures armes pour remporter ce combat-là.

Je vais vous citer deux exemples pour illustrer mes propos. D’un, j’ai pu en deux mois – grâce au système d’élimination de toutes les formes d’évasion fiscales – régler tous les arriérés de salaire (inhérent à l’ancienne équipe dirigeante) du personnel de la Commune.
Autrement dit, augmenter les recettes de manière considérable en mettant un terme à toutes les formes de détournement et de fraudes.
De deux, les caisses de la Commune ont été drastiquement assainies, ce qui nous a valu le satisfecit du Centre fiscal et la confiance recouvrée de la part du Trésor public.

Ce gain en crédibilité est la meilleure forme de récompense que la Commune pouvait espérer. Le combat est certes loin d’être terminé, mais au moins, les résultats de l’effort consenti sont désormais palpables et vérifiables.

Enfin, faire renaitre l’espoir que le développement est possible.

À mon arrivée à la Commune, la fatalité et le désespoir présidaient au mental de mes concitoyens. Personne ne croyait au développement et tout le monde s’était mis en tête que peu importe les dirigeants, ils étaient tous identiques dans le sens qu’ils se préoccupent plus de lutter contre « leur » propre pauvreté que de se soucier de la population et de l’état d’indigence qui caractérise la société. Fort heureusement, la donne commence à changer. L’espoir renait. Le développement, autrefois chimère, est enfin considéré non plus comme un leurre, mais comme accessible, tout au moins envisageable. Ici également, il ne suffit pas de discours, c’est pourquoi je donne l’exemple au travers de mon attitude et de ma volonté d’aller de l’avant.

Voilà donc trois points essentiels auxquels j’ai apporté un changement drastique. Certes, c’est loin d’être suffisant, toutefois cela incite à faire mieux et donne du courage.

Dans le futur, j’ai avant tout l’intention de consolider tous ces acquis. Le développement n’est pas seulement un but à atteindre, c’est surtout un état permanent à gérer, une évolution à préserver.

Ensuite, j’envisagerai la politique comme un modèle d’intégration, c’est-à-dire qu’elle servira de support aux projets de développement et de soutien à l’émancipation de la société.

Il s’agira de mettre en place des projets d’infrastructures indispensables au développement économique et à l’épanouissement de la société, ainsi que la mise en œuvre d’une politique d’aménagement du territoire. Tout ceci est tributaire de ma capacité à améliorer considérablement les ressources fiscales et de ma capacité à regagner la confiance des bailleurs de fonds potentiels.

Vous avez lancé dernièrement une souscription en ligne afin que ceux qui veulent aider au développement de la ville d’Antalaha puissent participer à travers une contribution financière. Pouvez-vous expliquer pourquoi le recours à ce type d’évènement et à quoi les contributions récoltées seront-elles destinées ?

Lorsque j’ai pris mes fonctions, j’ai été confronté à une Commune en quasi-faillite : les caisses étaient vides, le versement des salaires du personnel suspendu ou accusant un retard considérable, les services techniques dénués d’outils et de matériels de base (bêches, râteaux, etc.), les fournitures de bureau inexistantes, les portes d’accès dépourvues de serrures, les bureaux sans éclairage et les services de la Mairie complètement désorganisés, à tel point que le simple coût d’impression et de copie administratif était difficilement supportable.

Face à ce désastre, j’avais trois options : soit abandonner et démissionner, car je ne pourrai jamais assumer tant de manquement ; soit voler, c’est-à-dire renier mes convictions et ne me soucier que des gains que je pouvais tirer du désordre existant, soit assumer personnellement tous les besoins fondamentaux et indispensables au fonctionnement plus ou moins normal de la Commune. J’ai choisi cette dernière option. La plus difficile, certes, mais le plus en accord avec ma conscience.

C’est ainsi que j’ai dû littéralement tout payer de ma poche, sans quoi la Commune n’aurait jamais pu fonctionner comme elle devrait, et les dispositifs que j’ai mis en place n’auraient pas été efficaces.

J’ai pris en charge tous les coûts inhérents à l’impression des ordres de recette à présenter au Trésor public. J’ai également procéder à l’achat des fournitures de bureau comme les stylos, le papier, les consommables pour les imprimantes quand celles-ci n’étaient tout simplement pas en panne et remplacées. J’ai rétabli l’éclairage et procédé à la pose des serrures.

À une tout autre échelle, j’ai également engagé des travaux d’assainissement de la ville. Pour ce faire, j’ai mis à contribution des journaliers pour nettoyer certaines rues et loué des engins pour évacuer les ordures ainsi récoltées.

Cette stratégie ponctuelle m’a permis de réserver les recettes de la Commune au seul paiement des salaires du personnel ainsi que de leurs arriérés.

Les procédures de décaissement des dépenses publiques ne répondent pas à une situation extrême ou d’urgence comme la situation de la Commune l’impose : le Trésor paie seulement après réalisation des travaux et sur présentation des factures des prestataires ayant répondu favorablement aux offres lancées par la Commune. Ce qui est adéquat dans une situation normale, mais complètement inappropriée dans une situation de faillite, où à la fois les caisses sont vides alors qu’il faudrait assurer le fonctionnement quotidien de l’administration de la Commune.

Par conséquent, soit j’attendais patiemment que les caisses de la Commune soient remplies pour subvenir à tous les besoins et à toutes les dépenses, soit je prenais l’initiative d’assumer personnellement les frais. Toutes les dépenses répondent à cette logique, donc il fallait agir au risque de paralyser la Commune, et pire, relancer le cercle vicieux propice à la corruption et au découragement.

L’idée d’une levée de fonds résulte également de cette situation parfois intenable. Le but étant de disposer d’un fonds de roulement pour pouvoir faire fonctionner la Commune, notamment pour subvenir aux dépenses relatives aux affaires courantes, le temps nécessaire à la Commune d’être organisée et dotée de suffisamment de ressources, et aux différents services communaux d’être opérationnels et efficaces.

C’est évidemment une situation exceptionnelle et si j’ai fait appel à la générosité de ceux qui pensent aimer la ville d’Antalaha et à mes amis, c’est de façon foncièrement ponctuelle.

Je souligne par ailleurs que pour cette levée de fonds – qui n’est pas un téléthon – je me suis adressé exclusivement à ceux qui, j’estime, ont la capacité de m’aider telle que les opérateurs économiques, les cadres de la fonction publique, les natifs d’Antalaha membres de la diaspora (essentiellement en France). C’est un choix assumé et calculé, car je ne voulais pas alourdir davantage la charge du « petit » peuple, combien même je ne doute pas de leur amour pour leur ville.

Même si je mesure le risque d’échec auquel pourrait aboutir ce genre d’opération, j’espère que ceux qui y participeront seront sensibles à mon engagement et à mon combat et qu’ils contribueront à l’amorce de développement effectif de la ville d’Antalaha. En tout état de cause, je reste malgré tout confiant dans la générosité des gens.

La somme récoltée servira essentiellement à constituer un fonds de roulement pour l’organisation, le fonctionnement et l’équipement de la commune. Je prévois également de constituer des fonds en vue de réhabiliter le « Tranompokonolona » dans le courant de l’année. Cette levée de fonds pourrait m’octroyer une partie des dits fonds à collecter pour cela.

De même qu’il faudra parer au risque naturel, sachant que la ville d’Antalaha fait souvent l’objet d’intempéries graves telles que les cyclones. Puis enfin, je prévois de co-financer un éventuel projet proposé par les bailleurs de fonds.

A l’issue de cette opération, le Lion’s Club d’Antalaha (réceptrice des fonds) et moi feront un rapport détaillé des montants obtenus. J’ai choisi cette association – que je remercie au passage pour sa disponibilité – dans un souci de transparence et de crédibilité. La Commune n’ayant aucun moyen matériel ni personnel pour ce faire.

Participer à la levée de fonds pour la ville d’Antalaha

A propos d’Antalaha, sa population, ses différents secteurs d’activité. Selon vous, quels sont les atouts et les opportunités qu’offre la ville dont vous avez désormais la charge ? À contrario, que souhaiteriez-vous développer ou promouvoir davantage ?

Antalaha compte 132.000 âmes dont 80% sont installées en centre ville. Ce taux d’urbanisation s’explique à la fois par un haut niveau démographique de l’ordre de 3%, et par un phénomène d’exode rural qui est, pour le moment, très difficile à contenir. Pourtant, cette ville peut être considérée comme celle ayant le plus fort taux de croissance de Madagascar grâce notamment à ses productions de rentes, essentiellement la vanille, mais aussi grâce ou à cause du « boom » de construction en dure, conséquence des ressources générées par le secteur de bois de rose.

img

Le premier atout d’Antalaha sont ses opérateurs économiques qui y vivent, y exercent et enrichissent le paysage de grandes bâtisses et de grandes exploitations agricoles. Autant de source fiscale potentielle et de richesses économiques si ces activités sont bien organisées et les biens mieux recensés.

Il y a également la jeunesse dont 70% a moins de 24 ans. Pourtant, cette jeunesse incarne la face de Janus : elle est un atout si les institutions publiques leur offre les opportunités socioéconomiques nécessaires pour garantir leur émancipation. Or, la situation actuelle fait que les institutions publiques, en quasi faillite, ne sont pas en mesure de répondre aux besoins de ces jeunes. Voilà autant de risque que je devrais contenir au plus vite, en tant que premier magistrat de la ville.

Pareillement, le secteur tourisme n’est pas exploité à sa juste valeur, pourtant Antalaha a tout ce qu’il faut pour cela. La situation géographique de la ville, relativement enclavée la pousse à favoriser le transport aérien et maritime plutôt que routier, dont l’axe Vohémar-Ambilobe sur la RN5 constitue un obstacle premier pour s’ouvrir vers d’autres régions.

Pourtant, actuellement Antalaha fait les frais des péripéties de la compagnie nationale « Airmad » qui a décidé de stopper définitivement la destination Antalaha au profit de la ville voisine de Sambava.

C’est un problème que nous, autorités et citoyens réunis, sommes entrain de régler, car il n’est pas envisageable et il est inconcevable qu’une ville comme Antalaha, avec ses richesses, ses produits exportables comme la vanille, soit privée d’une desserte aérienne.

Pareillement, l’accès par voie maritime comporte également des risques, tout comme elle n’est pas praticable toute l’année, etc.

C’est pour toutes ces raisons que je voudrais me consacrer à l’amélioration considérable des recettes communales de manière à ce que je puisse engager des projets d’investissement axés sur les infrastructures socio-économiques, ainsi on pourra répondre à la fois aux besoins de l’économie de la ville et à ceux des jeunes.

En somme je dois faire en sorte que les contribuables accomplissent leurs devoirs pour que la commune puisse améliorer sa situation financière. Cela est indispensable pour engager un projet de développement utile pour relancer la croissance économique. Pour cela, je me dois de montrer l’exemple tant dans la volonté que dans la manière de faire. La corruption doit être annihilée et la culture des résultats doit être manifeste pour réanimer l’espoir des citoyens à croire à un avenir meilleur.

Sur le plan national, que vous inspire la situation dans laquelle se trouve le pays actuellement ? Avez-vous des suggestions à faire dans la conduite des affaires politiques, dans la gestion économique et sociale du pays, des relations avec nos partenaires internationaux ?

C’est assez triste de le dire mais la situation dans laquelle se trouve le pays ne permet pas encore d’espérer le développement auquel nous aspirons tant. L’effort consenti par le gouvernement n’est pas encore reconnu puisque peu ressenti par la population. Autant il est faux de dire que le régime ne déploie aucun effort pour améliorer la situation, autant il est également faux de croire que ces efforts consentis sont suffisants pour l’émancipation du peuple.

La situation politique nationale à Madagascar n’a jamais changé d’un iota depuis plusieurs décennies : face à un régime qui cherche vaille que vaille à rassurer en prétendant que tout va bien, l’opposition, elle, se livre à des critiques acerbes sur ce que tout le monde sait déjà, sans pour autant qu’elle ait la capacité de démontrer qu’elle peut faire mieux. C’est un sacré dilemme.
On ne peut pas sérieusement juger un régime lorsqu’on n’est pas capable de démontrer (au-delà du langage et des coups médiatiques) qu’on peut faire mieux que lui. Le problème d’alternative se pose.

Il est vrai que le rôle de l’opposition est de critiquer, mais des critiques tenues par des personnes dénuées de crédibilités sont vaines. Le peuple n’est pas dupe. Malheureusement, la société civile, embourbée dans la lutte politique et phagocytée par des intérêts divergents, s’auto-élimine.

Le pouvoir n’a pas de véritable pouvoir, l’opposition manque de crédibilité, la société civile est inaudible et pour le peu qu’on l’entend, elle devient redondante… c’est comme cela que je perçois la situation.

Alors la politique est réduite à sa seule forme négative – en tant que rapport de force –. On est incapable d’atteindre et de franchir l’autre étape qui consiste à concevoir la politique en tant qu’outil d’intégration : moyen qui émancipe la société à travers la réalisation de projets politiques cohérents, capables d’insuffler une âme à l’économie nationale et un sens à la vie de la société.

Tant que les politiques se livreront à un langage surfait de mensonges et de contrevérités, il n’y aura jamais de développement. On ne peut pas construire une société sur le « faire semblant », sur l’artificiel, le faux, la tromperie. Il nous faut un langage de vérité induit par la conviction. Seule cette conviction rassure et peut faire émerger la confiance qui nous fait tant défaut depuis des lustres.

Il est désolant et triste de voir que nos politiques considèrent les bailleurs de fonds comme de simples « vaches à lait », surtout lorsqu’ils confondent le développement avec « l’aide » au développement. Il est choquant de constater que nos politiques considèrent la communauté internationale comme un puit dans lequel ils se doivent de s’abreuver. C’est pénible de voir que la notion du politique est réduite aux incantations verbeuses, à l’exercice de la rhétorique, et auréole ceux qui savent bien parler et absout ceux qui savent mentir.

Pour améliorer cette situation, je ne vois qu’une chose : que le langage de la vérité triomphe. Que nos politiques aient la conviction nécessaire pour assumer leurs pensées et leurs actes. Que la ruse ne soit plus jamais confondue avec l’intelligence. Que la culture d’ « ikotofetsy sy Imahaka » (une apologie de la tromperie et de la traitrise) soit bannie à jamais de notre culture. C’est une culture suicidaire, autodestructrice car elle n’a pour finalité que la perte totale de toutes les parties. Que le miel de l’honnêteté adoucit notre langue, que la bonne foi guide nos pas.

Je suis de ceux qui pensent qu’il nous faut changer de mentalité. Cependant, le changement de mentalité en question ne doit pas être perçu comme le changement… de (et pour) l’autre, mais celui de soi. Et ce changement de mentalité n’est rien d’autre que celui de faire triompher l’honnêteté.

Je soulève un seul cas qui résume la cause principale de la pauvreté des Malgaches : la corruption de l’histoire dont sont friands nos intellectuels faussaires.

Il a été maintes fois démontré la faillite de nos élites. La cause principale de cette faillite repose sur leur obsession à corrompre l’histoire de Madagascar. Une corruption de l’histoire qui enferre la société malgache dans la division. Beaucoup d’exemples peuvent être cités mais nous n’aurons jamais assez de places pour les relater tous.

Le pire est que nos élites (toutes ethnies confondues, puisqu’il s’agit moins d’ethnie que de pensées politiques) s’y complaisent et, en conséquence, détruisent le socle national du vivre ensemble. La société malgache est divisée car notre histoire est volontairement corrompue par nos élites. Ce qui occulte toutes possibilités d’émergence d’un élan national et donc, déconstruit, tout aboutissement d’une vraie Nation malgache, ce que nos élites cherchent à empêcher.

Pourtant, sans un élan national, sans une fierté nationale il est impossible de garantir l’union nécessaire à l’élaboration et à l’édification d’un projet commun et partant d’un « mieux » vivre ensemble.

Nos élites corrompent notre identité foncièrement « plurielle » par une hypothétique identité unique qui n’a jamais existé. Rien qu’à en juger de par la diversité physique et anthropologique, on comprend sans grande peine que les Malgaches ont leur sang mêlé, et que cette diversité devrait constituer notre force.

Au lieu de cela, on se recroqueville dans un ethnocentrisme bancal et honteux. Autrement dit, on se donne le luxe de se mentir à soi même face à l’évidence ; nos élites corrompent notre histoire en faisant croire que les Andriandahifotsy (prince blanc) des sakalava, le Ratsimilaho (métis anglais) des Betsimisaraka ou encore les Zafinakazimambo du sud-Est – pour ne citer que ceux-là – ne font pas partie de notre socle historique commun, en tout cas pas dans « l’essentiel ».

Nos élites corrompent l’histoire de Madagascar en confondant honteusement le « petit » Madagascar indépendant de Radama et le « Grand » Madagascar indépendant de 1960, en oubliant le « micro » Madagascar indépendant de l’époque de Flacourt, lorsque celui-ci était en contact presqu’exclusivement avec les Antanosy et les Betsimisaraka.

Dans l’histoire de la colonisation française en Afrique et dans l’Océan Indien, Madagascar faisait partie des rares pays (sinon le seul) qui s’est vu, aussi bien par sa taille (territoire), que par sa population, grandir, car en 1960, le « Grand Madagascar indépendant » intégra définitivement en son sein non seulement les îles Sainte Marie (et sa population), mais également Nosy Be (et sa population) voire une grande partie du territoire Tanala (et sa population) qui sont, tous, absents dans le « petit » Madagascar indépendant de Radama et de Rainilaiarivony, etc.

Voilà. C’est ce refus d’assumer notre passé commun qui nous empêche d’envisager un avenir commun prometteur. D’où notre pauvreté qui étonne le monde entier aux regards des potentiels dont regorge notre pays.

Notre pauvreté résulte ni plus ni moins que de nos « divisions » qui castrent toute possibilité du vivre ensemble. Seul le « complexe de Caïn » domine les pensées politiques de nos élites. Les Maty Vao Ra-Malala, les Ory Hava-manana etc. qui font tous l’apologie de la haine de l’autre, de ses propres semblables. Autant de culture suicidaire.

Le problème du développement de Madagascar n’est pas d’ordre économique, mais d’abord « existentielle », donc « culturelle », « identitaire » : la prédominance des élites discriminantes endogames qui gouvernent notre pensée politique et qui nous maintient dans la division permanente. Il nous revient le devoir de briser cette chaîne avilissante, si tant est que nous voulons véritablement avancer.

Même lorsque les chercheurs renommés comme François Roubaud et Mireille Razafindrakoto et autres disent s’étonner de constater Madagascar secoué par une crise politique, cela au moment même où une embellie économique émerge dans le pays – ce qu’ils appellent « une énigme » –, je n’y vois rien qui puisse étonner : c’est justement au moment où la situation économique s’améliore que tous les clans élitaires se sentent revigorer et se montrent prêts – le moment est là le plus propice – pour livrer bataille entre elles.
Une fois que la pauvreté s’installe et commence à gagner ces différents clans, la bataille s’estompe. L’objectif n’ayant jamais été pour eux de développer le pays, mais de toujours se livrer à une lutte d’influence pour préserver leurs acquis (statut social, richesses matérielles, etc.) pour se hisser au rang des dominants dans le dessein de mieux abêtir la majorité, celle qui n’a comme compagnon d’infortune que l’indigence quotidienne dans laquelle elle vit. Ainsi de suite.

Car au fond, dans une société divisée, seul le rapport de force détermine la survie. C’est pourquoi la politique malgache est réduite seulement à son aspect « rapport de force », mais à aucun moment celui de l’intégration où les biens communs et le vivre ensemble seraient hissés aux firmaments des valeurs.

La politique malgache – exprimant deux pensées politiques discriminantes et rivalitaires, donc suicidaires – est ainsi conçue par le conflit entre grandes puissances coloniales franco-britannique (engageant les armes capitaliste, religieuse, raciales etc.) du 16ème siècle. Et elle est restée figée au même stade jusqu’à nos jours, c’est-à-dire 5 siècles plus tard. Tout ce que nous avons fait n’est que de bricoler autour, sans oser aller remettre en cause le socle d’une telle source d’errance. Car, pour cela il faut du courage politique et un sens aigu de l’honnêteté, ce que la culture d’ « Ikotofetsy sy Imahaka » est incapable de faire.
Nous en sommes encore là, incapables de reconnaitre ni d’admettre ne serait-ce que la pluralité – évidente – de notre identité, et de s’accommoder dans une division de convenance que l’on sait, pourtant, autodestructrice.

Ceci étant, lorsqu’on analyse à l’occidentale la situation politique et selon une lecture démocratique, on constate aisément, et ce depuis des lustres, que l’opposition politique peine à incarner une alternative sérieuse, ce qui donne, de facto, au régime (quel qu’il soit) toute sa puissance (en tout cas une apparence de puissance) jusqu’à ce qu’une circonstance exceptionnelle vienne à changer la donne de manière aussi brutale qu’extraordinaire. Et, on recommence.

Raison pour laquelle, la communauté internationale reste « estomaquée » devant notre façon de conduire notre politique : elle n’y voit aucune logique, alors que si on lit la situation selon la grille de la division induite par la logique des élites discriminantes, la situation devient claire et on comprend aisément pourquoi notre pays est pauvre et ne suscite aucun espoir, malgré ses nombreuses richesses.

Par ailleurs, je crois qu’à Madagascar, on juge la force d’un régime à l’aune des faiblesses des opposants. Le changement s’opère seulement lorsqu’il y a une nouvelle alternative. Sinon, rien ne bouge. Je souligne que cette alternative réussit uniquement lorsqu’elle est soutenue par une adhésion du peuple.

Pensez-vous qu’une gestion locale efficace avec des résultats probants peut-elle servir de modèle à l’échelle nationale ? Si oui, comment procéder et quelles améliorations souhaiteriez-vous voir s’établir entre les différentes structures de l’État ?

Une gestion locale efficace est entièrement transposable à l’échelle nationale, sauf peut-être pour la Capitale, de par son statut exceptionnel. Car un État n’est rien d’autre qu’un groupement organisé de plusieurs localités. Pour cela il n’y a pas mille solutions : il faut suivre l’enseignement d’Obama sur l’honnêteté et la responsabilité des hommes censés incarner les institutions qu’ils ont le devoir de rendre plus fortes. Point final.

Or, ni l’honnêteté ni la responsabilité ne s’achètent, ne s’échangent, ne se louent, mais s’acquièrent grâce à la somme et à la diversité des cultures qu’on aura reçus tout le long de notre vie. Le développement est d’abord d’ordre politique – au sens de culture – avant d’être économique. Tant que nous acceptons d’être enchainés par les pensées politiques discriminantes héritées du 16ème siècle que nos élites discriminantes et intellectuels faussaires nous inculquent et nous imposent, comme le fait de vénérer les roitelets d’une ancienne époque, nier notre propre identité plurielle – à peu près cette identité rhizome au sens d’Edouard Glissant – et donc incapable de vivre notre époque et d’apprécier nos vraies valeurs incarnées par cette pluriculturalité, espérer le développement reviendrait, pour nous, à labourer la mer, ce qui se résume à un effort vain.

Nous savons qu’une bête sans tête n’avance pas. Donc, il faut un leader suffisamment honnête pour conduire un peuple suffisamment doté en droits et assez participatif vis-à-vis de affaires citoyennes. Deux conditions donc : L’honnêteté du leader qui conditionne son efficacité, et le niveau de participation du peuple aux affaires citoyennes qui conditionne son émancipation.

Accéder au site officiel de la ville d’Antalaha
  • EDDIEFERNANDPORTRAITN4
  • EDDIEFERNANDPORTRAITN3
  • 12525498_10207384312382723_8241094766554460987_o
  • CARREFOURENTREPRENEURSTANA

La Rédaction

A propos de l'auteur

Parfois freelance, souvent autodidacte, résolument indépendant, je suis passionné par les relations humaines, la politique et les nouvelles technologies que je conçois comme un outil et un vecteur d'émancipation.

A voir également

1 Comment

  1. Annick

    Propos coherent,logique,responsable. Des hommes de ce gabarit sont utiles au pays. Si je resume le gros probleme du pays: 1- tous fautifs,dirigeants,diriges mais aucun responsable. 2- egocentrisme incongru. 3- aucun n’assume son histoire 4- gros probleme de communication ( la, on saisit vraiment piurquoi il faut tourner la langue 7 fois avant de parler) 5- perte de confiance au systeme et meme,perte de confiance en soi. Comment avancer? Commencons a nous retrouver individuellement,a nous corriger, croyants,laics….chacun croit ,je pense ,a un etre superieur. Arretons de  » se servir « . Osons partager sans rien attendre en retour. Balayons devant notre porte. Il faut avancer. Que va t on donner a nos descendants? Ce que l’on voit actuellement? Il est temps de changer,d’avancer dans le bon sens du terme. Arretons de citer les anomalies . Trouvons des solutions et appliquons les avec determination et amour. Madagascar s’en sortira vainqueur. Ca mettra du temps. L’essentiel est d’avancer…un grand pas….un oetit pas…qu’importe. Avancons

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *