dimanche 25 juin, 2017

Jusqu’où et jusqu’à quand peut-on encore s’inspirer des démocraties occidentales ?

Planisphère

Sommaire

Jusqu’à peu, beaucoup de ceux qui dans les pays confrontés à une carence démocratique et militent pour son avènement et son application réelle, prenaient le plus souvent comme référence, dans leur lutte et leurs arguments face à l’arbitraire, les valeurs et le modèle de gouvernance des pays dits développés.

Cependant, cette « tradition » est semble-t-il en passe de disparaitre, en tout cas de perdre nettement de sa prééminence et ce car les vieilles démocraties sont elles-mêmes en crise, parfois de façon grave et profonde.

Alors que jusque-là elles symbolisaient le progrès et le développement, une certaine forme d’éthique, de maitrise, d’équilibre entre les libertés individuelles, les responsabilités communes et les obligations ainsi que les systèmes ou organisations politiques plus ou moins élaborées et justes qui en découlent ; elles semblent dorénavant s’acheminer doucement, mais surement vers une pratique du pouvoir qui n’a rien à envier au mode de gouvernance qui freine et entrave tout espoir de développement et d’émancipation dans les pays dits moins avancés.

Ce constat est alarmant à plus d’un titre, car il fragilise et peut décrédibiliser nombre de mouvements politiques ou issus de la société civile qui s’étaient donné pour but de changer les pays et les sociétés dans lesquelles la démocratie n’a pas cours – ou ne sert tout au plus que de simple façade.

En effet, on constate ces dernières années ce que l’on pourrait désigner comme une forme de dérive qui affecte le personnel politique, mais aussi une partie de l’opinion publique de ces grandes nations, autrefois, plus ou moins perçues comme des modèles d’intégrité et d’éthique en ce qui concerne les dépositaires du pouvoir, de sagesse, de maturité et d’équilibre pour ce qui est de l’opinion publique, dont les médias.

On pourrait, entre autres, imputer ce raidissement et cette détérioration des pratiques politiques aux évènements graves qui affectent actuellement le monde, à savoir la guerre et l’instabilité chronique que cela provoque au Moyen-Orient et ses conséquences comme l’afflux massif de réfugiés, principalement en Europe. Mais dans les faits, il est plus juste de dater ce glissement bien en amont, à tel point qu’on peut considérer que ce qui se passe aujourd’hui est l’une des conséquences de la part – de plus en plus grandissante – accordée à l’arrogance et à l’impunité dans les postures et les actes politiques.

Abandonner les valeurs que l’on a soi-même érigées

D’abord que dire des nombreux scandales, notamment financiers et parfois sexuels, qui entourent nombres d’élite politiques qu’elles soient encore ou non en fonction ?

Car, que n’a-t-on pas entendu tout au long de ces années comme critique fait aux dirigeants des pays pauvres ou considérés comme tels s’agissant de la corruption, des malversations, des détournements des deniers publics, des passe-droits et de l’impunité vis-à-vis de la justice. Or que constate-t-on ? Les « donneurs de leçon » – comme aiment à le dire ceux que l’on pointe du doigt – sont eux-mêmes pris la main dans le sac avec, pêle-mêle, soit des dépassements astronomiques de leur compte de campagne, des financements illicites de multiples provenances, ou encore dans un autre registre, la possession à l’étranger de comptes bancaires ainsi que de biens immobiliers et autres patrimoines dont on ne connait pas les véritables sources de financement ni parfois même les véritables propriétaires, tant les prête-noms sont légions et les montages financiers opaques et tortueux.

Si les uns, par décence ou parfois contraint, ont démissionné, les autres continuent d’occuper l’espace public, fanfaronnant d’arrogance et de suffisance, se jouant de la justice de leur pays et de l’opinion publique qu’ils appellent parfois à la rescousse en adoptant une posture victimaire. Bien sûr, toutes ces suspicions, et les enquêtes officielles diligentées contre eux ne les empêchent pas de continuer d’occuper des postes à responsabilité, parfois à la tête de partis politiques ou d’institutions d’envergure. C’est là un très mauvais signal envoyé à l’endroit des pays les moins avancés, surtout ceux dont la société civile et les institutions sont inopérantes ou font de la figuration et sont donc impuissantes face aux dirigeants politiques qui abusent de leurs prérogatives.

Outre l’image déplorable véhiculée par ce type de comportement, cela a également un impact non négligeable sur le niveau de crédibilité de ces vieilles démocraties, tout comme elles finissent par perdre de leur influence non seulement sur le plan politique (défiance et opposition face à ce qui est désormais considéré comme la manifestation d’une forme de néocolonialisme), mais également économique (perte de confiance et des rapports privilégiés, réduction des parts de marché, mise en concurrence) et culturel (généralement par l’abandon de la langue et des valeurs communes au profit d’autres plus en vue).

Manifestation de défiance vis-à-vis du monde occidental

Bien entendu, les manifestations de cette « défiance » ne s’expriment pas de la même façon selon les zones d’influence des uns et des autres.

Quand il existe une histoire commune, généralement basée sur la colonisation, on constate un fort repli identitaire et la mise en avant de façon ostentatoire d’un nationalisme ou d’une souveraineté qu’on brandit en signe de rupture et d’opposition de la part de l’opinion publique des pays les moins avancés, ce qui est généralement le cas s’agissant de l’Afrique subsaharienne.

Quant aux pays qui se trouvent dans une zone de conflit ou en tout cas de grande instabilité consécutive à un conflit armé ou à une intervention armée étrangère, que ce soit sous la forme d’une coalition ou par une implication directe, cette défiance prend la forme d’un rejet politique, mais surtout culturel, habituellement symbolisé par une récusation véhémente, parfois brutale, des valeurs culturelles, religieuses et humanistes qui symbolisent le monde occidental, ce qui est le cas au Moyen-Orient ou encore au Maghreb.

Dans certains cas, ce rejet s’exprime de l’intérieur, c’est-à-dire au sein même des démocraties occidentales, notamment en Europe et particulièrement en France. On évoque alors de graves problèmes de communautarisme et de repli identitaire motivé par une solidarité qui ne dit pas son nom envers les pays en conflit et dans lesquels interviennent des forces armées occidentales. Le plus grave étant qu’une partie de la population des pays occidentaux – que l’on pensait parfaitement intégrée – a sciemment abandonné les valeurs et l’éducation que leur a apporté leur pays de naissance ou d’adoption, et a substitué la diversité de pensée, le libre arbitre et finalement la liberté que leur procure la démocratie pour s’enfermer dans les dogmes et l’obscurantisme de la religion, avec pour certains un passage à l’acte violent et fatal par l’élimination pure et simple de celles et de ceux qu’ils considèrent désormais comme des ennemis à abattre.

Baisse qualitative du personnel politique, de leurs idéaux et des valeurs qu’ils défendent

Ces phénomènes et leurs manifestations qui se produisent, hélas, tous les jours, devraient donner à réfléchir aux responsables politiques des pays développés or, il semblerait que ce ne soit pas leur priorité. Il faut dire qu’en plus de ce glissement vers toujours plus d’impunité, on constate une baisse qualitative du personnel politique, de leurs idéaux et des valeurs qu’ils défendent. On ne sait si cela est lié, mais parallèlement et du point de vue économique et social, la situation se dégrade également sans que quiconque ne soit en mesure d’apporter des solutions véritables et viables. Au contraire, cette dégradation de la qualité de vie des citoyens et de la société est devenue un prétexte pour une foire d’empoigne généralisée qui laisse perplexe, tant le niveau et le nombre des attaques sont d’une médiocrité affligeante. Il en résulte une perte de confiance et un rejet de plus en plus prononcé de la chose politique de la part des citoyens, quand cela ne constitue pas une porte ouverte par laquelle s’engouffrent le populisme et un extrémisme désormais décomplexé et bien ancré dans le paysage politique.

Des médias omniprésent et omnipotent, mais sans véritable consistance et qui suscitent peu ou prou l’intérêt

Pas en reste, les médias suivent également le mouvement – quand ils n’alimentent pas la controverse – dans une course effrénée à la critique et à la chasse au trophée.

Omniprésente et à l’affût du moindre dérapage, de la petite phrase qui fera mouche ou qui créera la polémique, la presse se gargarise du marasme ambiant sans même se rendre compte qu’elle participe activement à décrédibiliser un système qu’on peut qualifier d’ « à bout de souffle ».

Dorénavant, on a abandonné les analyses sérieuses qui ont besoin de recul au profit de l’immédiateté, du scoop à tout prix. Les interviews d’hommes politiques sont devenues des joutes oratoires spectaculaires dans leur mise en scène, mais sans consistance dans leur contenu et qui font l’impasse sur l’essentiel, sur les vrais sujets et les préoccupations légitimes de la population. Les émissions politiques se multiplient et les chroniqueurs avec, sans qu’il en ressorte finalement quoique ce soit de concret, si ce n’est une bataille sur fond de calcul de l’audimat qui pousse les uns et les autres à encore plus d’esbroufe, parfois même de vulgarité pour occuper le devant de la scène et l’espace médiatique dans une concurrence effrénée et morbide. Et c’est à cela qu’on expose en permanence l’opinion publique et qu’on finit par lui faire perdre tout intérêt pour les choses qui fondent la société dans et avec laquelle elle est pourtant obligée de composer et de vivre au quotidien.

À bien y regarder, le « 4e pouvoir » donne l’impression de s’être construit un univers qui lui est propre, parfois déconnecté de la réalité, même s’il en fait paradoxalement le reproche aux politiques. Plus la situation se dégrade, plus ceux qui la commentent et en font état confortent leur position et se sentent omnipotents voire intouchables, malgré la médiocrité de plus en plus flagrante des analyses et des prestations « audiovisuelles » des uns et des autres.

Évidemment, le développement des réseaux sociaux n’arrange pas les choses, car si cette évolution « utile » est techniquement au point, le contenu, lui, n’est pas toujours de qualité. Or, les réseaux sociaux sont une formidable caisse de résonance et un vecteur efficace quand il s’agit de propager de l’information. Encore faut-il donc qu’elle soit pertinente, utile et à propos.

Absence totale de référence morale et éthique

Outre ces nombreux constats, l’espoir aurait pu résider dans la manifestation et la prise de position de grands esprits tels des intellectuels ou encore des philosophes. Malheureusement, on a également la sensation d’assister à un vaste champ de ruine, au néant.

En effet, ce début de siècle se caractérise également par l’absence totale de référence morale et éthique. En contrepartie, chacun y va de sa « chansonnette », de ses polémiques stériles offrant le spectacle de « prises de bec » le plus souvent à distance ou via des partisans et médias interposés. Il n’existe plus de penseurs universels, de guide ou de référence morale sachant se placer au-dessus de la mêlée. Face à ce vide, les médias – encore eux – ont pris le relais en intronisant une flopée de spécialistes en tous genres, de consultants multicartes et multirécidivistes qui écument les plateaux télévisuels et radiophoniques. Ils sont en quelque sorte devenus les nouvelles références, mais de ces références qui ne prêchent le plus souvent que pour leur propre paroisse, donc de façon orientée et obtuse. On leur donne un pouvoir et une importance qu’ils n’ont pas, tant ce qu’ils disent et proposent n’a que peu d’intérêt, quand ils ne contribuent pas à envenimer la situation à la façon de ses chroniqueurs qui finissent immanquablement par dévoiler leur véritable motivation et intention, généralement du genre ultra réactionnaire ou identitaire.

Voilà donc ce à quoi nous sommes confrontés de nos jours. Le seul atout dont disposent encore ces grands pays, ce sont peut-être leurs institutions, choses dont l’opinion publique des pays développés n’a pas toujours conscience, malgré de nombreux signaux d’alerte sur le comportement de certains leaders politiques qui veulent également saper la proéminence de ces piliers de la démocratie que sont les institutions de la République.

Observer, analyser et s’adapter

Alors, quoi faire et que penser de tout cela ? Dans de nombreux pays, notamment africains, le fait, l’idée ou le projet de se détourner du modèle occidental est déjà acquis.
Bien que cela ne soit pas simple, notamment d’un point de vue politique et économique, certains ont pris leur courage à deux mains et se sont mis à réfléchir et à concevoir par eux-mêmes des alternatives, à sortir des schémas traditionnels du rapport de dominé à dominant que l’on pensait jusqu’ici immuable. Bien entendu, d’un point de vue matériel et financier, c’est plus facile à dire qu’à faire, toutefois la réflexion et la prise de conscience donne du courage et compense certaines réalités difficilement contournables tant que le développement, l’autonomie économique et le progrès social ne seront pas également au rendez-vous.

Mimétisme

D’autres pays, ceux généralement englués dans des problèmes structurels et politiques inextricables, choisissent de reprendre à leur compte cette déficience des démocraties occidentales. Cela permet, notamment aux dirigeants indélicats et autres potentats, de se justifier de leur immobilisme dans les réformes politiques et économiques. Pire, ils prennent pour exemple les déviances de certains personnels politiques des pays avancés pour se disculper de leurs propres méfaits en affirmant : « voyez comment se comportent les dirigeants et les élites des pays dits démocratiques et vertueux, pourquoi voulez-vous que nous fassions le contraire ? ».

C’est ainsi que malgré l’indignation et les remontrances officielles, il n’y a aucun changement notable dans les pays pauvres ou en voie de développement. L’arrogance de ceux qui détiennent le pouvoir s’en trouve même décuplée et l’opposition réduite à sa plus simple expression, car en réalité, et comme de plus en plus souvent dans les démocraties occidentales, l’opposition est devenue un mal nécessaire et non plus un contre-pouvoir ou une force de proposition capable d’incarner une alternative en cas d’insatisfaction ou de crise. Le jeu démocratique en prend évidemment un coup, mais qui s’en inquiète encore ?

Situation inconfortable

S’il y a désormais un point commun entre les démocraties occidentales et les pays pauvres ou en voie de développement pour expliquer la dégradation de la situation, c’est la position de plus en plus inconfortable qu’occupent les entités politiques ou de la société civile qui prône l’équilibre, la mesure voire la tolérance au sein du débat démocratique.

En effet, on constate une tendance de plus en plus marquée des idéologies et des postures extrémistes que ce se soit sur le plan politique, social, culturel ou cultuel. Latente, mais relativement contenu et marginal jusqu’à il y a peu dans le débat public, suscitant plus la méfiance voire le rejet que l’engouement, ces idéologies extrémistes ont cependant fini par prospérer de plus en plus au sein de la société avec d’un côté des identitaires aux relents populistes et xénophobes, et de l’autre des prosélytes adeptes d’un radicalisme religieux et culturel qui veulent imposer par tous les moyens leur point de vue et leur mode de vie. Des extrêmes qui, soit dit en passant, même si elles ont l’air de s’opposer, s’auto alimentent dans la réalité.

Entre les deux et pris en étau, ceux qui défendent l’esprit et les principes républicains, ceux pour qui émancipation et laïcité sont des valeurs et des normes parfaitement admises et utiles, ceux pour qui la défense des libertés ne signifie pas l’anarchie, mais un élément essentiel du libre arbitre, du droit de faire des choix, de penser par soi-même et de ne pas s’imposer aux autres sur quel que plan que ce soit. Ceux pour qui le vivre ensemble est un atout, mais pas forcément une fin en soi, ceux pour qui les pratiques religieuses relèvent strictement de la sphère privée. Bref, il s’agit ici de la grande majorité de la population celle-là même qui devrait peser de tout son poids sur les choix de société, mais qui se retrouve marginalisée du fait des stratégies politiques de ceux qui au lieu de gouverner au profit de la majorité – toutes couleurs politiques confondues – préfèrent ferrailler au gré des soubresauts de l’actualité, et pour certains de profiter de leur position d’élu pour s’enrichir, d’abuser de leur pouvoir et de leurs prérogatives en toute impunité au mépris des règles, de la loi et de la morale.

En attendant un sursaut, le chacun pour soi

Au bout du compte, l’image qui vient en tête est celle de démocraties occidentales qui auraient perdu leur leadership que ce soit sur le plan purement politique ou d’un point de vue plus subjectif – tout aussi important sinon capitale – s’agissant des principes républicains et des nombreuses valeurs, qu’on aurait voulus universels et éternels, comme celles issues des lumières par exemple.

Autrement dit, malgré des apparences trompeuses, bien des démocraties occidentales ont tellement régressé, au point de devenir l’égal de ces ploutocraties qu’elles n’ont pourtant cessé de pointer du doigt et de dénoncer.

Jao Andriafanjava

A propos de l'auteur

Parfois freelance, souvent autodidacte, résolument indépendant, je suis passionné par les relations humaines, la politique et les nouvelles technologies que je conçois comme un outil et un vecteur d'émancipation.

A voir également

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Veuillez répondre à la question *
Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.