jeudi 29 juin, 2017

Kolo Roger : à quand un langage de vérité ?

Kolo Roger et Hery Rajaonarimampianina

Sommaire

  • A beau mentir qui vient de loin
  • Le succès de la Chine repose avant tout sur sa capacité à réformer sa propre société et à adapter son idéologie politique particulière, à anticiper les évolutions futures de l’économie, et à pratiquer un protectionnisme économique subtil
  • Le premier ministre ignore-t-il que « la politique chinoise » n’est pas une nouveauté pour Madagascar. Elle est déjà connue
  • L’essentiel, pour nous, n’est pas d’égrener le montant des aides que les autres nous font miroiter, mais de savoir ce que nous considérons comme nos priorités, bonnes pour notre pays et utiles pour la population
  • Prenons le temps de comprendre en toute humilité ce qu’est la réalité. Il n’y a pas de honte à cela, car c’est le sort et l’avenir d’un pays et de sa population qui est en jeu
  • Pouvoir d'achat et mise en perspective des difficultés quotidiennes de la population

À 24 heures du vote de confiance qui devra consacrer ou non le bien-fondé de la démission et du remaniement express du gouvernement « Valls II », on ne peut s’empêcher de faire le parallèle entre la solennité de cet acte qui vise un double objectif, d’abord mettre un terme à une crise de gouvernement et ensuite tenter d’impulser une nouvelle dynamique en phase avec le projet politique et économique des deux têtes de l’exécutif français, et la légèreté d’un autre couple exécutif qui a en charge un pays autrement plus en « triste » état que la France. Nous voulons évidemment évoquer Madagascar.

Avant d’aller plus en avant, et pour dissiper toute interprétation, nous considérons qu’avancer comme prétextes des différences dans la pratique politique ou tout autre facteur d’ordre culturel entre Madagascar et la France – et tout autre pays d’ailleurs – ne justifie en rien la décrépitude qui caractérise depuis des décennies l’exercice du pouvoir à Madagascar. Car, selon nous, ce qui fait la différence entre un responsable politique médiocre et un responsable en qui on peut faire confiance, c’est sa capacité à apprendre de ses propres erreurs, à discerner, par exemple, ce qui fonctionne ailleurs et à l’adapter au contexte local dans le dessein de faire aussi bien sinon mieux que l’original. On ne doit pas y voir un dogme, un principe figé, mais plutôt un état d’esprit et une motivation en complément d’un projet de développement qui prend, avant tout, en compte les faiblesses et les avantages basés sur l’observation préalable des réalités locales.

A beau mentir qui vient de loin

En lisant et en analysant les déclarations pour le moins « enthousiastes » du premier ministre Kolo Roger suite à son voyage en Chine, deux réflexions s’offrent à nous : Kolo Roger, en tant que responsable politique, chef de gouvernement d’un des pays les plus pauvres du monde, s’est-il posé la question des raisons du succès économique chinois, ou bien va-t-il se contenter de répéter en boucle – telle une incantation – le montant des aides et des investissements avancés par les autorités chinoises ? Étant entendu que l’aide n’est pas le développement, que ça n’est qu’un accessoire, un outil, et que la concrétisation ou non d’un développement quelconque dépend d’abord de la capacité des gouvernants à définir un projet global et cohérent, fédérateur et qui répond à des besoins spécifiques, identifiés, chiffrés et qui offre des opportunités aux entreprises locales de développer leurs activités et à la population d’en tirer parti, économiquement et socialement, via la création d’emplois et de richesse.

Le succès de la Chine repose avant tout sur sa capacité à réformer sa propre société et à adapter son idéologie politique particulière, à anticiper les évolutions futures de l’économie, et à pratiquer un protectionnisme économique subtil

En d’autres termes, Madagascar se contentera-t-il de vendre et de dilapider toujours plus ses ressources naturelles et stratégiques, en contrepartie d’hypothétiques investissements d’un montant « stratosphérique » de 100 milliards de dollars, ou bien allons-nous nous inspirer, entre autres, du modèle chinois, en commençant par nous poser des questions sur les raisons profondes de nos échecs répétés, puis de faire le bilan en terme de gouvernance politique et de stratégie économique et d’en tirer les conséquences pour ensuite réformer en profondeur notre propre société et élaborer un nouveau modèle, d’abord et avant tout, profitable aux Malgaches ?

Le premier ministre ignore-t-il que « la politique chinoise » n’est pas une nouveauté pour Madagascar. Elle est déjà connue

Car faut-il le rappeler, et n’en déplaise au premier ministre Kolo Roger, qui pense être un précurseur en la matière, que la première véritable percée économique chinoise en terre malgache, date de l’époque de Marc Ravalomanana – qui en a tiré des bénéfices politiques, mais n’en avait pas été l’unique artisan – et que son éviction en 2009 a mis en émoi les investisseurs Chinois qui s’étaient vite inquiétés de leurs placements et de leurs projets. C’est pourquoi et dès l’accession de Andry Rajoelina à la tête de la transition, des délégations, à la fois privées et étatiques, pour le moins « discrètes » pour l’époque, ont pris contact avec les nouvelles autorités via des intermédiaires, pas forcément politiques, mais qui avaient la confiance et au fait de la « philosophie » chinoise, pour s’enquérir des intentions de la partie malgache, notamment concernant le sort des investissements chinois alors en cours et pour certains, déjà bien avancés.

Tout cela pour dire que Kolo Roger, malgré ses déclarations grandiloquentes, n’apporte rien de nouveau, sauf peut-être pour les profanes qui seront certainement étonnés et admiratifs du montant des aides et des investissements annoncés par la partie chinoise.

L’essentiel, pour nous, n’est pas d’égrener le montant des aides que les autres nous font miroiter, mais de savoir ce que nous considérons comme nos priorités, bonnes pour notre pays et utiles pour la population

Évidemment, il ne s’agit pas ici de réfuter les déclarations de Kolo Roger ni de mettre en doute la volonté chinoise, tout cela est convenu, et d’autres variantes de ce genre d’annonce ont été entendues à maintes reprises dans un passé pas si lointain, que ce soit vis-à-vis des autorités en place, ou bien de possibles candidats alors en vue pour accéder à la tête de Madagascar.
Par ailleurs, la Chine n’est pas le seul pays à procéder à ce genre d’offensive qu’on peut qualifier de charme, toutefois la puissance de son économie l’autorise à annoncer des montants d’investissement que les autres sont bien en peine de suivre, voire de concurrencer et de surpasser.

Cependant, et peu importe le type d’aide, qu’elle soit bilatérale ou multilatérale, la véritable question est de savoir quelles sont nos propres priorités ? La question est de savoir jusqu’à quand nous allons nous contenter de brader nos ressources que nous pensons naïvement illimitées ? La question est de savoir si en cas de développement économique et dans l’hypothèse que nous soyons un jour capables d’un bond technologique avec nos propres chercheurs et nos propres ingénieurs, quelles ressources stratégiques et en quelle quantité nous restera-t-il pour réaliser et soutenir nos projets et nos ambitions ?

Pour résumer, avons-nous l’intention, dans le futur, de passer à une véritable économie de production en attendant une hypothétique révolution industrielle, ou bien allons-nous nous contenter de notre statut d’éternels consommateurs de produits importés, le plus souvent contrefaits ou de mauvaise qualité, et pour lesquels nous ne cessons de nous endetter ? Allons-nous nous contenter d’une société où le divertissement sous toutes ses formes semble être la norme, d’importer des concepts qui privilégient l’oisiveté, d’en inonder les médias, télévisuels notamment, ou bien allons-nous nous concentrer sur l’éducation et la formation de nos futures élites, économiques et politiques ?

Nous laissons pour l’instant ces questions en suspens, mais nous y reviendrons bien assez tôt avec des propositions concrètes et une série de processus préalables que nous développerons en détail.

Prenons le temps de comprendre en toute humilité ce qu’est la réalité. Il n’y a pas de honte à cela, car c’est le sort et l’avenir d’un pays et de sa population qui est en jeu

En attendant, nous invitons le premier ministre Kolo Roger ainsi que toute son équipe à prendre 30 minutes de leur temps pour visionner cette vidéo assez instructive sur ce qu’est le modèle chinois et les tenants et les aboutissants de leur réussite. Car en réalité, l’enjeu le plus important n’est pas cette séquence d’auto satisfaction politique ni de savoir combien la Chine est prête à investir à Madagascar, mais comment et pourquoi elle en est capable, comme elle le fait également ailleurs, que ce soit en Afrique ou dans le reste du monde.

Pouvoir d’achat et mise en perspective des difficultés quotidiennes de la population

Par ailleurs et pour tempérer les ardeurs du premier ministre malgache, il nous semble important de mettre en perspective les difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontés la très grande majorité des Malgaches. Il ne s’agit pas de sombrer dans le misérabilisme et/ou dans le voyeurisme, mais de rappeler que jusqu’à aujourd’hui, et peu importe les montants faramineux obtenus en terme d’aides financières bilatérales ou multilatérales, celles-ci n’ont pas eu peu ou prou d’impact sur le développement de Madagascar et de sa population et d’en tirer les conséquences politiques et économiques, soit par une pérennisation du modèle existant, soit par une remise à plat et un changement effectif.

Budget type des dépenses mensuels pour un ouvrier célibataire
Euros/AR 1€ = 3200 Ariary
Différence seuil de survie et salaire
Salaire M1-1A124,243.00 Ar.-46,657.83 Ar.
Salaire OP2A170,591.00 Ar.-309.83 Ar.
Dépenses en seuil de survie170,900.83 Ar
Charges
Quantité mensuelleCoût unitaire en AriaryMontant dans le mois en AriaryEn %
Alimentations
Riz1212 kg1,570.00 Ar.18,840.00 Ar.
Viande de bœuf4.54,5 kg6,864.00 Ar.30,888.00 Ar.
Viande de porc0.50,5 kg7,000.00 Ar.3,500.00 Ar.
Poisson frais22 tas3,000.00 Ar.6,000.00 Ar.
Légumes3030 tas--
Poissons séchés1010 tas--
Manioc, patates douces1010 tas--
Huile de table0.50,5 L5,221.00 Ar.2,610.50 Ar.
Sel0.50,5 kg1,200.00 Ar.600.00 Ar.
Sucre0.50,5 kg3,098.00 Ar.1,549.00 Ar.
Fruits1010 tas--
Café (avec lait)3030 tasses--
Lait11 bte2,600.00 Ar.2,600.00 Ar.
Pain4.54,5 kg700.00 Ar.3,150.00 Ar.
Jus de fruit (GM.Nu)11 ble3,000.00 Ar.3,000.00 Ar.
sous total ALIMENTATION72,737.50 Ar.42.56%
USTENSILES et EQUIPEMENTS DIVERS
Peigne121/12 mois--
Miroir241/24 mois--
Montre-réveil361/36 mois--
Cuvette en plastique241/24 mois--
Assiettes duralex361/36 mois--
Tasse en émail481/48 mois--
Couteau181/18 mois--
Cuillère121/12 mois--
fourchette121/12 mois--
Marmite302/60 mois--
Charbon de bois11 sac21,600.00 Ar.21,600.00 Ar.
Pétrole lampant11 L2,280.00 Ar.2,280.00 Ar.
Savon11 barre350.00 Ar.350.00 Ar.
Allumettes33 btes--
Bougies44 paquets--
Bol duralex361/36 mois--
Lames de rasoir5--
Porte lame nickelée481/48 mois--
Brosse à dent121/12 mois--
Pâte dentifrice11 tube1,600.00 Ar.1,600.00 Ar.
Serviette241/24 mois--
Balai31/3 mois--
Poêle361/36 mois--
Fer à repasser à charbon601/60 mois--
Fourneau61/6 mois--
Louche361/36 mois--
Seau en aluminium361/36 mois--
Fut pour stocker l'eau361/36 mois--
Zinga361/36 mois--
Verre Duralex361/36 mois--
Sous total USTENSILES et EQUIPEMENTS DIVERS25,830.00 Ar.15.11%
Dépenses d'HABITATION et d'HABILLEMENT
Loyer11 chambre50,000.00 Ar.50,000.00 Ar.
Lit1201/120 mois--
Matelas1201/120 mois40,000.00 Ar.333.33 Ar.
Table 1m x 0,65m1201/120 mois--
Cantine (en bois)241/24 mois--
Oreiller241/24 mois--
Natte361/36 mois--
Couverture181/18 mois--
Drap de lit181/18 mois--
Pyjama121/12 mois--
Tenue de cérémonie721/72 mois--
Chaussures (tennis)601/60 mois--
Chaises1201/120 mois--
Tabouret601/60 mois--
Chemise de cérémonie481/48 mois--
Chemise de Travail122/12 mois--
Chaussettes122/12 mois--
Pantalon122/12 mois--
Ceinture361/36 mois--
Sous-vêtement122/12 mois--
Slip122/12 mois--
Pull-Over601/60 mois--
Mouchoir122/12 mois--
sous total HABITATION et HABILLEMENT50,333.33 Ar.29.45%
DIVERS
Frais de transport2020 jours400.00 Ar.8,000.00 Ar.
Frais de coiffure0.50.5 mois--
Médicaments62/12 mois--
Loisir (sport, cinéma)22 tas--
Tabac22 paquets7,000.00 Ar.14,000.00 Ar.
Journaux2--
Frais de correspondance0.250.25 mois--
Obligations diverses (église, fokontany, syndicat, etc.)1--
Sous total DIVERS22,000.00 Ar.12.87%
TOTAL DANS LE MOIS170,900.83 Ar.

Remarque :

1. Les salaires des 8 catégories professionnelles (sur 10) n’arrivent pas à satisfaire les dépenses de survie. Cette situation entraîne automatiquement des restrictions graves dans certaines catégories de dépenses dont l’alimentation (réduction du nombre de repas par jour).

2. Plus de 72% des dépenses sont consacrées à l’alimentation et au logement.

3. N’est pris en compte que les dépenses de survie d’un ouvrier célibataire, Or, les foyers malgaches comptent au moins 4 personnes, et souvent, seul le chef de famille travaille et subvient aux besoins de toute la famille.

A propos de l'auteur

Parfois freelance, souvent autodidacte, résolument indépendant, je suis passionné par les relations humaines, la politique et les nouvelles technologies que je conçois comme un outil et un vecteur d'émancipation.

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