jeudi 24 août, 2017

Les 4 principales causes de la pauvreté de Madagascar

Madagascar_Pauvreté

Lorsqu’on évoque Madagascar, tout le monde s’accorde au moins sur deux points paradoxaux. D’une part on dit de ce pays qu’il est doté d’une richesse incommensurable aussi bien humaine (un cosmopolitisme extraordinaire) que naturelle (faune et flore) voire du sous-sol (minerais).D’autre part, il dispose d’une diversité culturelle peu commune (une multi-culturalité brassant à la fois les cultures d’Asie, d’Arabie, d’Inde, d’Afrique et d’Europe).

A contrario, on ne peut que constater l’état végétatif dans lequel est plongée une très grande majorité de la population, engluée dans une paupérisation galopante source de division, de haine de soi et de l’autre, en grande partie à l’origine des trop nombreuses tensions politiques et sociales.

Comment expliquer ce paradoxe ? Comment expliquer ce qui semble être une malédiction qui empêche le peuple malgache de tirer profit des nombreuses richesses dont le pays est doté ?

De nombreuses réponses peuvent être avancées, mais on peut se limiter à « trois » qui sont le plus souvent évoquées.

D’abord, on dit que cette pauvreté est d’ordre économique. On évoque ainsi l’existence d’une désorganisation qui entrave le monde du travail, une mauvaise répartition des richesses qui crée de l’inégalité et qui favorise l’émergence d’un élitisme prévaricateur.

D’autres pensent que cela relève plutôt des pratiques politiques : les politiciens sont incompétents, corrompus, peu soucieux du sort de la population, clientélistes, voire ethnicistes.

Certains encore disent que cela est d’ordre exogène (plutôt géostratégique) arguant que ce sont les pays étrangers qui maintiennent le pays dans la pauvreté. Les occidentaux, dont la France, sont mis à l’index, car considérés comme ayant une volonté farouche de maintenir – mais sous une autre forme – le système colonial, ou encore, qui souhaitent perpétuer un modèle économique impérialiste avec pour objectif de maintenir les pays pauvres comme Madagascar dans le dénuement. Une façon d’obliger ceux-ci à rester dépendants des pays riches, tout en laissant à ces derniers tout le loisir de piller les ressources naturelles sans véritable contrepartie.

On peut effectivement arguer que les causes de la pauvreté de la population malgache comportent un peu de tout çà à la fois : la mauvaise répartition des richesses et des revenus, l’incompétence des politiciens, le colonialisme déguisé de ceux que nous appelons nos « partenaires internationaux », etc. constituent, en partie, des particules politiques qui fabriquent notre pauvreté.

Toutefois, tout ceci ne semble être finalement que les aspects visibles de ce que nous considérons comme causes alors qu’il existe d’autres causes, plus profondes et plus subtiles, mais ô combien dévastatrices, que nous n’arrivons pas à cerner (parce que nous ne les avons jamais abordés de manière sérieuse pour mieux les éradiquer) et qui nous enferrent dans une perspective morose et dans un espoir d’un avenir meilleur définitivement fantasmé.

Les vraies causes de notre pauvreté relèvent essentiellement de quatre éléments, à la fois complémentaires et interdépendants pour lesquels le remède consiste à les traiter simultanément sans quoi l’espoir de retrouver un jour une société malgache prospère s’évanouira ou tout au moins, risquera de demeurer à jamais une illusion permanente.

D’abord, l’inaboutissement de la Nation malgache. Nous, malgaches, n’avons jamais entrepris de manière sérieuse et sincère la construction d’une nation digne de ce nom. Une nation qui se caractérise par un double critère, à la fois culturel et politique : culturel en ce que le peuple malgache doit être unie par une langue unifiée, d’origine unique, partageant un passé commun et regroupé dans un territoire donné.

Ensuite politique en ce que le peuple non seulement évolue et vit dans un cadre étatique moderne qui fixe le mode de fonctionnement de la société, mais aussi, et surtout parce qu’il aura su faire émerger un « construit politique » fondé sur le principe de la « volonté de communauté » – le vivre ensemble – sans lequel aucune nation ne peut se constituer. La double condition à la fois culturelle (langue, passé commun) et politique (structure étatique et le désir de vivre ensemble) d’une nation aboutie n’est hélas pas remplie à Madagascar. Pire, elle n’a jamais été sérieusement envisagée, au lieu de quoi on préfère tourner autour de la question en usant de ruses enfantines, mais tenaces afin d’empêcher, justement, à ce qu’une telle nation ne se réalise.

Citation – Akoho agnaty antomby : mahita lagnitry fô tsy afaka miboaka.
Des poulets (mis) dans un panier à claire voie, ils y voient le ciel mais ne peuvent pas en sortir.
(Allusion à des gens qui discernent ce qu’il faut faire mais sont incapables de le réaliser)
Au contraire et l’histoire nous en est témoin, la société malgache est divisée, ne s’aime pas, se jalouse, réfléchit en « communauté » plutôt qu’en « national ». Chacun tire la gloire et les faits d’armes historiques à lui, pour le compte de sa propre communauté, rejetant sur les autres les déboires et les tares en cas de défaite, quitte à corrompre sciemment certains événements ou certaines péripéties de l’histoire du pays, renforçant du même coup le « complexe de Caïn » qui anime la conscience de chacun. C’est ainsi que sont parfois exclus de l’histoire des pans entiers de la population et qu’on refuse de qualifier l’histoire, pourtant vécue par tous de près ou de loin, comme un patrimoine national, accepté par tout le monde en tant que gloire commune à se partager ou comme douleur commune à assumer.

C’est en vivant exclusivement enfermé dans la notion de « communauté », en sacrifiant dans notre conscience le concept de destin commun et national que la société se grippe et n’arrive pas à évoluer au-delà des calculs ethnicistes, claniques, corporatistes et communautaristes. Cette situation nous confine dans une logique duelle qui n’est pas une invention coloniale, mais qui relève bien de notre propre code social, enfoui en nous depuis la nuit des temps. Cette logique est ravageuse pour la société, car naturellement elle favorise les conflits, cependant les Malgaches semblent paradoxalement s’en accommoder, voire s’y complaire, alors que ceci est d’ordre à condamner la société au suicide collectif. On constate ainsi une dualité culturelle (ethnie/nation), une dualité clanique (merina/côtier), une dualité colorielle (mainty/fotsy), une dualité sociale (andriana/andevo), une dualité sociogéographique (afoavoan-tany/anindran-tany), une dualité sociospaciale (ambony/tambany) ou encore (tantsinana/tandrefana, atsimo-avaratra), une dualité confessionnelle (protestant/catholique), une dualité géostratégique (francophone/anglophone), etc.

En conséquence, nos élites poussent notre société à vivre de manière constamment anachronique (le présent vécu dans l’environnement du passé) ce qui nous emprisonne dans une idéologie passéiste que nous peinons à surmonter (parce que nous n’avons jamais essayé de le faire). Nous confondons volontairement Nation et ethnie et réduisons notre identité nationale, le malgache, à notre identité fragmentaire de la communauté par rapport à laquelle tout un chacun s’identifie.

C’est pour cette raison que les dirigeants ont tendance à fonctionner d’après un modèle clanique au lieu d’agir en réflexe national. Les projets de gouvernement sont d’abord conçus selon des considérations claniques au détriment de l’ensemble de la nation. Les uns soutiennent les projets qui favorisent leur région, leur territoire d’origine, pendant que les autres sabotent tout ce qui pourrait profiter à d’autres clans, à d’autres régions.

Le fihavanana (concept devenu fourre-tout) censé servir de trait d’union et de garantie pour l’unité nationale n’est finalement qu’un leurre. Au mieux, juste un moyen pour calmer les tensions sociales qui affectent la population, mais qui ne règlent en rien le fond des conflits latents. Conflits qui ressurgissent de façon plus violente à chaque fois.

Ensuite on constate l’absence d’un projet réellement commun, qui émanerait des Malgaches eux-mêmes, acceptés par tous et pour l’intérêt commun. Étant entendu que l’arrière pensé qui conçoit un projet donné est déjà influencé par une logique clanique, donc forcément duelle. Ledit projet ne sera réalisable que s’il fonctionne en mécanisme du jeu à sommes nulles. Un projet qui profite aux uns, mais toujours au détriment des autres. C’est pourquoi il est plus pratique pour les dirigeants d’attendre, d’accepter et de faire le leur des projets conçus par d’autres, venus d’ailleurs, entendre par là, les projets des bailleurs de fonds ou d’experts étrangers, plutôt que de concevoir localement, à partir du désir commun, et des attentes et des véritables besoins de la population malgache.

En clair, tout projet de développement comporte dès le départ, les germes de la discrimination que les dirigeants s’évertuent à dissimuler à travers des discours propagandistes dans le but d’assujettir et de tromper l’opinion publique.

Ceux qui arrivent au pouvoir et qui sont censés se préoccuper du sort de la population se comportent systématiquement à la manière d’une élite endogame et donc, par nature, discriminante. Le peuple n’est jamais sollicité, ses attentes n’ont jamais intéressé personne. Une fois conçu ailleurs, le projet (sur lequel repose le plus souvent la quête des financements internationaux) s’impose au peuple qui n’a aucun mot à dire. Le droit de parler, le droit tout court, sinon le droit de glaive (donc le pouvoir) qui détermine le droit à la vie ou à la mort d’un citoyen sont détenus par cette élite discriminante dont la pensée politique a été façonnée pour ne fonctionner qu’avec (et pour) la logique duelle.

S’ajoute à cela l’influence, parfois néfaste, des puissances étrangères sur la conduite des affaires internes du pays. En effet, les divisions internes n’ont pas échappé à l’analyse des observateurs et des acteurs étrangers, cela malgré les artifices pour tenter de cacher la réalité. Par conséquent, beaucoup de ces puissances étrangères ne s’embarrassent pas de scrupule quand il s’agit de s’accaparer une partie de notre richesse.

Depuis notre indépendance, et malgré les outils d’émancipation que le monde nous a offerts pour que nous puissions prendre en main notre destinée, tous nos dirigeants successifs n’ont eu comme ambition que la course vers l’argent facile qu’ils se procurent auprès des bailleurs de fonds traditionnels, sans se soucier de la perte de dignité que cette quête à la mendicité implique.

Au contraire, plus ils mendient, plus ils sont fiers et contents. Et lorsqu’ils échouent dans leur vaine entreprise, ils sont les premiers à accuser les autres d’être à l’origine d’un tel échec, fuyant par là, et lâchement, leur propre responsabilité.

Combien de fois, ne nous dit-on pas que le lexique développement que l’on nous ressasse depuis l’époque de Truman, ne serait en réalité que la même notion que d’autres nous ont déjà dit et imposée avant, telle que l’esclavagisme, la colonisation, l’impérialisme et la mondialisation. Évoquer cela ne signifie pas que l’on se doit de nous mettre en guerre contre tous ceux qui nous parlent de « développement », mais simplement, émettre un signal qui pourrait nous conduire à la prudence à chaque fois qu’il s’agit d’aides financières aux pays pauvres comme le notre. Une « aide » est une « aide », et restera une « aide », c’est-à-dire une sorte de « coup de pouce » salutaire en ce qu’elle tire son importance de sa nature éphémère (donc ponctuelle), mais elle ne peut pas et ne pourra jamais perdurer en ligne constante ni être considérée, en soi, comme le développement lui-même.

Nos dirigeants se complaisent à gonfler la poitrine et à se draper d’une fierté arrogante à chaque fois qu’ils obtiennent un crédit offert par un quelconque organisme international, préférant ignorer (ou faire semblant d’ignorer) qu’il s’agit là d’abord d’une dette – donc un fardeau – que les contribuables malgaches seront, quoi qu’il arriver, tenus de rembourser. Pareillement, les opposants qui ne ratent jamais l’occasion de dénoncer l’emprise des bailleurs de fonds sur la gestion interne du pays sont les premiers à solliciter les services de ces mêmes organismes internationaux une fois qu’ils accèdent au pouvoir.

Ceci étant, avec une société divisée comme la nôtre, il nous serait impossible de concevoir un projet commun ni faire émerger une ambition commune pour définir et ensuite réaliser l’objet de nos propres intérêts. On s’empresse de se tourner vers l’ailleurs incertain duquel sort, souvent, un système vampire qui ne s’embarrasse nullement de nous maintenir dans notre pauvreté perpétuelle.

Pire, on semble même s’en accommoder, ce qui est très grave ! Les opposants ne jurent que par les étrangers (l’aide que ceux-ci pourraient leur apporter : financement, réseau d’influence, communication, caution politique, etc.) pour critiquer un régime. Le régime en place ne jure, lui aussi, que par les étrangers (la quête de la reconnaissance internationale, le satisfecit des partenaires financiers internationaux, le poids des Investissements Directs étrangers présent dans le pays, etc.) pour « cautionner » la crédibilité de sa gouvernance. En somme, tout semble être mesuré par rapport aux jugements provenant des étrangers pour être considérés comme plus ou moins valables, au lieu que cela n’émane directement du peuple.

Ainsi, notre imaginaire est volontairement colonisé. Et, cela semble ne déranger personne.

Enfin, notre incapacité (c’est-à-dire l’incapacité de nos élites) à conduire un projet politique qui réponde aux attentes de la population. Cette incapacité ne se juge pas à travers les compétences individuelles des membres qui composent nos élites ni de leurs référents pédagogiques particuliers. Elle est plutôt influencée par d’autres éléments exogènes à toute technicité et relèverait plutôt de l’ordre cognitif.

Il y a l’idéologie ethniciste, c’est-à-dire le fond sur lequel nous posons le socle de notre division existentielle, forgée par la logique duelle ; l’égoïsme et la mentalité prévaricatrice de chacun, c’est-à-dire la pensée vénale qui nous hante une fois qu’on occupe une position politique donnée, celle qui cherche à profiter de la vulnérabilité du peuple et à chercher un alibi à cela dans la tolérance – sinon dans la complicité – des partenaires internationaux). L’ambition à courte vue qui anime les détenteurs de pouvoir et les décideurs politiques du pays. Celle qui leur permet de raisonner selon l’idée que la vie est courte, et qu’ainsi il vaut mieux profiter de la position – ou rente – politique qu’ils détiennent pour s’enrichir de manière effrontée. Par exemple, ils estiment qu’occuper un poste au sein d’un gouvernement relève de l’éphémère, alors, disent-ils, autant « gratter » tout ce qu’on peut gratter pour leur soi singulier – donc leur ego – sans se soucier nullement des conséquences néfastes qu’une telle irresponsabilité peut causer à l’État, à la Nation, donc au peuple.

La corruption devient ainsi la règle sinon le principe sur lesquels leur mode de pensée et de fonctionnement repose. L’ignorance de la société, c’est-à-dire notre volonté à abuser de notre société ignorante en la maintenant dans le dénuement et, surtout, dans l’ignorance. Or, nous savons bien qu’une telle société ne pourra pas produire des élites responsables, mais favorisera la reproduction d’élite médiocre et endogame, qui fonctionne en roue libre jusqu’à ce que des évènements majeurs, extérieurs à la société, viennent la bloquer, ou l’orienter dans une autre direction qui relève du hasard.

Une société ignorante est une société productrice d’une élite médiocre source de projets forcément médiocres. Le déni de l’histoire, c’est-à-dire ce qui nous empêche de faire un jugement objectif et responsable de notre propre histoire. Personne ne veut reconnaître le passé commun du pays sans se sentir obligé de corrompre l’histoire en faveur de son clan, de sa communauté. Le déni de l’histoire (pour lequel nous avons du mal à nous l’avouer bien qu’il gouverne, individuellement, notre pensée politique) nous condamne à n’envisager notre avenir que dans le miroir biaisais d’un rétroviseur. Ce qui nous conduit irrémédiablement à d’innombrables accidents de parcours qui se manifestent à travers les nombreuses crises politiques cycliques qui ont secoué notre pays depuis toujours.

Au vu de tout ceci, si nous ne prenons toujours pas conscience de l’existence de ces quatre causes fondamentales de notre pauvreté et qu’en conséquence, nous n’en tenons pas compte dans nos solutions pour remédier à nos innombrables problèmes, Madagascar continuera à végéter dans la pauvreté et notre société ne cessera de produire une élite discriminante, endogame et médiocre.

A propos de l'auteur

Parfois freelance, souvent autodidacte, résolument indépendant, je suis passionné par les relations humaines, la politique et les nouvelles technologies que je conçois comme un outil et un vecteur d'émancipation.

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