lundi 16 octobre, 2017

Madagascar est-il réellement sous tutelle de la Communauté internationale ?

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À Madagascar, l’une des questions les plus récurrentes que se pose l’opinion publique consiste à se demander si le pays n’est pas sous tutelle permanente de la communauté internationale. En effet, d’une part le gouvernement actuel ne jure que par elle, d’autre part la communauté internationale semble s’immiscer ouvertement dans la conduite des affaires internes du pays, à tel point que ses décisions finissent parfois par primer sur celles des dirigeants locaux.

Certains politiciens crient à la colonisation de Madagascar

Les autoproclamés souverainistes « purs et durs » ne cessent de crier leur indignation face à ce qu’ils appellent une « ingérence insupportable » sinon « une recolonisation » de Madagascar par la communauté internationale, cette instance regroupant pêle-mêle les pays occidentaux présents dans le pays, ainsi que les organismes tels que les Nations Unies et l’Union Européenne.

Qu’en est-il exactement ?

Qu’en dit le groupuscule le plus virulent envers la communauté internationale :

Ils claironnent que : cette communauté internationale ne s’est pas gênée de dicter la manière dont le régime d’Andry Rajoelina devait conduire la période de Transition. Celui-ci a été empêché de présenter sa candidature aux présidentielles ; son régime a été mis au ban des Nations ; les dirigeants politiques ont été sanctionnés sous prétexte qu’ils ont participé à un changement de régime à la suite de la démission de l’ancien chef d’État Marc Ravalomanana, situation que la communauté internationale avait considérée comme un Coup d’État ; elle s’est encore immiscée dans la manière dont le pays entendait gérer ses richesses naturelles comme le bois de rose, alors que l’Etat avait besoin d’argent pour gouverner et maintenir le pays à flot ; la communauté internationale est allée contraindre le chef d’État Rajoelina pour qu’il choisisse un premier ministre qui aurait eu leur faveur, etc.

Ils continuent : même actuellement, le régime, pourtant démocratiquement élu, de Hery Rajaonarimampianina peine encore à obtenir les financements nécessaires au développement du pays à cause des « caprices de la communauté internationale » qui refuse d’ouvrir le robinet du financement et qui impose ses « diktats » au nouveau régime. Les députés élus se plaignent que le niveau de leurs privilèges et le montant de leurs salaires soient dénoncés par la communauté internationale et surtout que celle-ci se permette encore d’imposer ses choix quant aux nominations à certains postes ministériels comme ceux de l’environnement ou des finances et du budget, ainsi de suite.

À l’énoncer de ces plaintes émises au nom de la souveraineté nationale, on est en droit de se poser quelques questions afin de juger de la sincérité et de la pertinence de ce genre de dénonciation.

Et si nous assistions plutôt à la faillite de notre pensée ?

On a le droit de s’interroger légitimement sur le fait de savoir si ce n’est pas notre propre pensée politique qui est en train de nous jouer des tours ou pire, de tomber en faillite ?

Est-ce que dans le monde actuel, globalisé, au sein duquel le destin de l’humanité supplante, de plus en plus, celui de l’État-Nation, que le droit international gagne en crédibilité et est en passe de primer sur le droit propre à chaque pays, il serait encore possible de laisser un régime faire tout, complètement tout ce qui lui plait, sous prétexte qu’il a pu accéder au pouvoir, cela quelle que soit la façon dont il s’y est pris pour y parvenir ? En vertu de quelle logique une telle pensée peut-elle être concevable ?

Prenons le cas concret du régime transitionnel de Rajoelina (et en partant de l’idée qu’il n’y a pas eu de coup d’État lors de son accession au pouvoir, comme ses partisans l’insinuent, expliquant qu’il s’agissait simplement de la suite logique de la démission de Marc Ravalomanana), on est tout de même en droit de se demander « quelle loi ou quel texte constitutionnel prévoit qu’en cas de démission d’un chef d’État, le pouvoir présidentiel devrait-il obligatoirement revenir à celui qui aurait réussi à rassembler la majorité de l’opinion publique derrière lui » ? Ou encore, comment peut-on admettre que ce privilège devrait revenir – de fait – au leader du mouvement politique insurrectionnel le plus en vue, plutôt qu’à d’autres ?

Ensuite, comment un dirigeant ose-t-il penser qu’il peut confisquer impunément le pouvoir à travers une Constitution contrefaite, un simulacre d’élection et un système politique qui n’a de démocratique que l’étiquette qui lui est apposée ?

Plus encore, comment un dirigeant peut-il croire que les bailleurs de fonds internationaux se risqueraient à accorder des crédits à un régime qui a toutes les caractéristiques d’un État usurpateur qui se drape de faux-semblant et qui va jusqu’à nier l’évidence de son inégalité ?
Inutile d’être diplômé des grandes écoles pour comprendre une vérité aussi élémentaire ? Un minimum d’honnêteté intellectuelle et de bon sens, doublé d’un peu bonne foi suffisent.

La prise de conscience de l’actuel régime quant à l’utilité de la communauté internationale

Voyons maintenant le cas de l’actuel régime de Hery Rajaonarimampianina.

Il a compris une chose, l’état de dépendance de Madagascar vis-à-vis des financements extérieurs est tel qu’il lui est impossible de conduire une politique sérieuse de développement en tournant le dos à la communauté internationale. Au moins pour le nouveau régime, cette logique est immuable.

Cependant, le nouveau régime commet également l’erreur de présumer (ou de faire présumer) que la communauté internationale est dupe de ses manœuvres politiciennes. Ou encore que la communauté internationale ignore les calculs politiques qui prévalent dans le pays et grâce auxquels le nouveau régime compte plus ou moins tromper les institutions étrangères et les partenaires de Madagascar en leur faisant croire à l’effectivité d’une démocratie réellement consolidée, alors que nous en sommes encore très loin. La présence des barons du trafic de bois de rose au sein même de l’Assemblée nationale contredit la volonté affichée du régime à lutter contre ce fléau. Pareillement, les revendications salariales indécentes des députés prorégime, alors même que l’État est financièrement asphyxié (sans parler des actes de corruption qui ont sévi au vu et au su de tous lors de l’élection des membres du bureau permanent de l’Assemblée nationale), témoignent de l’immaturité et de la déviance de cette institution censée garantir l’effectivité de l’État de droit et de la démocratie à Madagascar.
Les manœuvres du président de la République visant à nommer un premier ministre qui lui est entièrement acquis, en violation de l’article 45 de la Constitution, ne plaident pas non plus en sa faveur. La majorité dont bénéficiait le MAPAR aurait pu être contrecarrée soit en amendant la Constitution, soit en procédant à la dissolution de l’Assemblée nationale, au lieu de piétiner sans scrupule la loi fondamentale sur laquelle il a pourtant prêté serment.

Toutes ces manœuvres peu démocratiques, la communauté internationale l’observe, en prend note, l’analyse et le prend en compte dans son jugement.

Comment dès lors la communauté internationale peut-elle faire confiance à un régime qui se déclare favorable à l’État de droit, mais qui, dans les faits, viole ses principes ?

La souveraineté nationale ne se déclare pas, elle se démontre. Elle ne s’usurpe pas, elle s’impose d’elle-même

Toutes ces questions sont d’une logique implacable : il n’y a pas de souveraineté nationale qui tienne lorsque le peuple censé incarner cette souveraineté est le premier exclu des décisions au profit des dirigeants qui usurpent le nom du peuple. Il n’y a pas de souveraineté nationale qui tienne lorsque les richesses nationales sont pillées par une minorité gouvernante au détriment de la majorité silencieuse, désabusée, qui subit les contrecoups de tels agissements.

Il n’y a pas de souveraineté nationale qui tienne lorsque l’État ne daigne respecter au minimum les lois qui régissent le pays pour mieux assouvir les pratiques illégales auxquelles s’adonnent ceux qui dirigent la Nation.
Il n’y a pas de souveraineté nationale qui tienne lorsque l’Etat vit, à hauteur de 75%, sous perfusion des aides internationales.
Il n’y a pas de souveraineté nationale qui tienne lorsque le peuple survit grâce aux aides d’urgences allouées par les bailleurs de fonds.
Il n’y a pas de souveraineté nationale qui tienne lorsque la souveraineté n’appartient pas au peuple à travers des institutions démocratiques et légales censées l’incarner, mais usurpées par un groupe de personne qui détient le pouvoir et qui cherche à l’exercer par une méthode confiscatoire qui méprise le peuple.
Il n’y a pas de souveraineté qui tienne lorsque les dirigeants n’ont pas la capacité de respecter les lois – en tant qu’expression de la volonté générale –, la Constitution – en tant que loi fondamentale – et les institutions républicaines – en tant qu’incarnation de la représentativité populaire et piliers de l’État –.

Notre destin dépend du cas que nous faisons de notre responsabilité envers notre peuple

En conclusion, si l’État se montre démissionnaire dans l’accomplissement de ses devoirs envers les citoyens, si les dirigeants ne pensent qu’à leurs propres intérêts et refusent de se préoccuper du sort de la population dont ils ont la charge ; si les ressources extérieures censées alimenter les caisses de l’État, afin d’amorcer un vrai projet de développement, sont détournées pour satisfaire les privilèges des dirigeants ; si l’État fuit ses responsabilités et n’arrive pas à assumer ses fonctions mêmes les plus élémentaires ni qu’aucune règle prévue pour le régir n’est nullement respectée… alors s’impose d’elle-même la légitimité de toute autre forme de puissance capable de pallier ce vide, capable d’aider (ou d’obliger) cet État failli à se ressaisir, à prendre conscience de ses propres responsabilités, de le pousser à faire ce qu’il doit faire et à l’empêcher de réaliser ce qu’il ne doit pas accomplir.

Ceci étant, si les actions que la communauté internationale entreprend à Madagascar (depuis 2009) ont été réellement contraires à l’intérêt du peuple malgache, celui-ci aurait déjà réagi d’une autre manière et aurait rejoint depuis longtemps les rangs de ceux qui la fustigent.

C’est peut-être triste à dire et difficile à entendre, mais tout semble indiquer que l’État malgache ne pourra pas vivre en autarcie, qu’il ne pourra pas tromper l’opinion internationale, qu’il ne pourra pas faire ce que bon lui semble, surtout ce qui n’est pas conforme – sinon contraire – aussi bien aux droits internationaux qu’à ce que devrait être un minimum de bon sens.

On peut appeler cela « mis sous tutelle », « colonisé » ou tout ce qu’on voudra, mais les faits montrent que les attitudes tenues jusqu’à ce jour par la communauté internationale ont, surtout, permis d’éviter à notre pays le destin d’un État failli, d’une Nation fantôme, ou encore d’un État livré à une guerre civile, comme l’auraient souhaité certains de nos dirigeants.

Si nous voulons que l’influence qu’exerce la communauté internationale sur nos gouvernants s’estompe ou que notre souveraineté nationale s’émancipe, nous n’avons qu’un seul choix à faire, nous montrer responsables. C’est-à-dire être à la hauteur de nos fonctions, faire ce pour quoi nous sommes appelés à diriger. Ce qui implique le respect de l’État de droit, le respect du peuple dont on a la charge, le respect des droits internationaux que notre pays a ratifié, le respect de la dignité de notre peuple. Cela exige davantage de prise de conscience, d’une constante remise en cause de soi, d’une incessante autocritique, plutôt que d’une colère épidermique qui biaise toute capacité de discernement, et qui nous pousse à ne voir la cause de notre malheur que chez les autres.

A propos de l'auteur

Parfois freelance, souvent autodidacte, résolument indépendant, je suis passionné par les relations humaines, la politique et les nouvelles technologies que je conçois comme un outil et un vecteur d'émancipation.

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