lundi 16 octobre, 2017

Madagascar : insécurité grandissante et inertie du régime

Madagascar Gardien de zébu

Justice populaire, expéditive, trafic de bois de rose, d’êtres humains, d’espèces protégées, grèves incessantes et violentes, foyers de tension, opérations de ratissage, meurtre de masse, expropriation, arrestations arbitraires, enlèvements, demande de rançon, corruption, crimes et criminels d’État, bandes organisées, bandits de grands chemins, en col blanc, mafia, impunité, népotisme, tels sont les maux qui hantent le quotidien de Madagascar. Maux qu’on refuse d’affronter en face et de traiter, sous prétexte que cela ne nous regarde pas et que les autorités sont là pour ça. Mais au fait, de quelles autorités parle-t-on ?

Pour garantir la sécurité publique, l’État doit faire preuve d’actes sérieux plutôt que proférer des paroles sans lendemain

À les entendre, la descente aux enfers, lente, mais continue, que connait le pays serait principalement l’œuvre de « déstabilisateurs professionnels » qualifiés d’ « aigris » et de « revanchards » que le nouveau régime et ses supplétifs ont, selon leurs dires, à l’œil. Soit, mais qu’attend-on pour neutraliser ces personnes ou ces groupes et les mettre hors d’état de nuire, puisqu’ils semblent être identifiés et sous surveillance ?

En effet, Madagascar, pour sa tranquillité et sa sérénité, en aurait grand besoin, comme l’opinion publique et la population auraient également bien besoin que l’exemple vienne enfin d’en haut.

Le déficit de légitimité du pouvoir contribue au désordre et à l’affaiblissement de l’autorité publique

Les mots ont un sens et il serait temps d’en prendre conscience.

S’il est difficile de revenir en arrière et de remettre en cause la transparence et la légalité des résultats du scrutin présidentiel de décembre 2013 sans faire des remous jusqu’en dehors des frontières du pays ; les manœuvres politiques qui ont émaillé les six premiers mois d’exercice du pouvoir actuel ne souffrent par contre d’aucune ambiguïté quand il s’agit de constater le déficit de légitimité qui le caractérise. Il est une chose de mettre un terme à une crise en faisant tacitement l’impasse sur les irrégularités constatées que ce soit aux présidentielles ou aux législatives, il en est une autre de ne pas considérer cela comme un blanc-seing en faisant n’importe quoi une fois le pouvoir acquis.

Or, c’est bien de cela dont il s’agit aujourd’hui, car il faut rappeler et bien comprendre que les élections jumelées de décembre 2013 ont certes servi de symbole fort pour signifier la fin de la crise politique, cependant, ils n’ont pas permis de mettre hors d’état de nuire les acteurs de cette même crise. Au contraire, et grâce à un certain laxisme et au fait entendu, certains se sont même octroyé l’immunité que procure l’onction des urnes.

Bien sûr dans les plus hautes sphères de l’État on est conscient de ce paradoxe, de cette tache indélébile, mais comment faire si on doit scier la branche sur laquelle on est assis et jeter à terre l’échelle qui a servi à atteindre le sommet ?

Il ne faut donc pas s’étonner qu’entre les discours et le passage aux actes, il y a un fossé que certains ne franchiront pas, au risque de subir des représailles et d’être éclaboussés par des révélations qu’on souhaiterait garder bien enterrées. Malgré tout, si de tierces personnes s’essaient à soulever le tapis, on a constaté ce à quoi elles pouvaient s’attendre, comme d’être enfermées illico entre quatre murs.

Mais alors doit-on pour autant garder le silence et fermer les yeux ? Car silence vaut approbation et certains n’attendent que ça pour continuer à perpétrer leurs méfaits. Non bien sûr, car quoiqu’il arrive, l’exemple devra venir d’en haut.

Les actes de l’État ne plaident pas en sa faveur et prêtent au désordre : l’État est prompt à emprisonner des journalistes, mais laisse impunis des trafiquants de bois de rose et des élus qui font l’aveu de détournement de mineur en plein hémicycle

Les dérives de la société malgache sont telles qu’il y a de quoi s’alarmer. Or qu’est-ce qui permet et alimente cette dérive ?

Nous disions que le pouvoir actuel souffre d’un déficit de légitimité, cela veut dire qu’au-delà d’un certain point, son autorité ne s’applique plus, que ce soit d’un point de vue moral comme pratique. Le citoyen lambda n’a tout simplement plus confiance en ses dirigeants ni aux institutions qui devraient pourtant former les piliers de la nation.

Cette situation n’est pas nouvelle et connait des fluctuations dans le temps, sauf que comme on a voulu enterrer la crise à tout prix sans se préoccuper des conséquences en remettant en selle une partie de ceux qui en étaient les acteurs, on a également délaissé à leur sort les institutions comme la justice, elles-mêmes gangrénées, corrompues, peu fiables et dont l’indépendance n’est qu’une vue de l’esprit. Dès lors, pourquoi s’étonner que les citoyens ordinaires se fassent justice eux-mêmes ? La violence et la multiplication de ces actes de vindictes populaires traduisent une exaspération grandissante. Cela n’excuse pas pour autant ces actes odieux dont les conséquences vont bien au-delà de la politique et affaiblissent par exemple l’économie et des secteurs comme le tourisme, car oui, l’opinion nationale comme internationale se renseigne et constate.

Que dire également des autres institutions comme l’Assemblée nationale ? Ceux qui y siègent ont-ils seulement le niveau requis ? Nombre d’entre eux peuvent être comparés à ces nouveaux businessmen qui prétendent être la nouvelle élite économique du pays. Sauf que s’enrichir en vendant à tout va de la matière brute extraite ici et là n’a jamais été une preuve d’intelligence. N’importe quel petit trafiquant est en mesure de le faire, par contre en tirer de la valeur ajoutée, c’est une autre histoire que seule une minorité est en mesure de comprendre.

Viciée, pourrie de l’intérieur, cette institution n’a pour l’instant d’utilité que de fournir une majorité instable et mouvante à un exécutif lui-même issu du fait accompli. Dissoudre l’un serait exposer et affaiblir l’autre.

Le problème reste donc entier et l’inertie du régime, empêtré dans ses propres contradictions, fait que l’issue est incertaine.

En attendant que les politiques prennent enfin leurs responsabilités, les forces de l’ordre meublent et se justifient

Peut-on seulement en vouloir à la police, aux gendarmes et aux militaires face à l’insécurité grandissante ? Leur situation n’est guère plus réjouissante que celle des autres, car elle souffre également des mêmes maux. Bien entendu, il arrive que ces derniers fassent des démonstrations de force, cagoules et armes lourdes à l’appui, sauf que le plus souvent ils se trompent, intentionnellement ou pas, de théâtre d’opérations.

Si on a l’habitude de dire que le ridicule ne tue pas, il faut bien comprendre qu’à Madagascar, c’est malheureusement le contraire, car même les forces de l’ordre ne font plus autorité et sont incapables de remplir convenablement leur rôle qui consiste à protéger les citoyens et les biens, et à garantir l’ordre social. Entendons-nous bien, nous parlons ici des citoyens ordinaires.

À défaut d’actions et d’efficacité, elles impriment le même rythme et singent les dirigeants politiques dans ce qu’ils savent le mieux faire, c’est-à-dire procéder à des déclarations grandiloquentes avec micros et caméras comme seuls témoins de leur courage et de leur probité.

Passons. Néanmoins il est difficile de ne pas voir dans toute cette incompétence et ce laisser-aller généralisé des actes prémédités, en tout cas, une dynamique entretenue et qui profite à une minorité qui en tire des bénéfices substantiels.

Faut-il pour autant abandonner la partie et ne pas faire de propositions ? Certainement pas. Madagascar mérite autre chose. Cela prendra le temps qu’il faudra, mais cela aboutira.

La lutte contre l’insécurité se gagne avec l’adhésion de la population, et par l’exemple qui doit venir d’en haut

Pour améliorer la situation, nous rappelons encore et toujours au gouvernement qu’il ne pourra mener aucun projet sérieux pour améliorer le sort de la population et du pays, sans l’adhésion et la confiance de l’opinion.

Par conséquent, pour lutter contre l’insécurité qui sévit à divers degré partout dans le pays, les autorités publiques doivent absolument donner l’exemple en commençant en priorité par expurger les éléments bien connus qui agissent au sein même de l’État :

(1) Procéder à l’arrestation de tous les corrupteurs connus, dont nombreux sont liés au trafic de bois de rose, de ceux qui manipulent et monnayent les droits fonciers, exproprient des pans entiers de la population par la force et les intimidations, et ceux qui paient pour accéder des postes au sein de la justice, achètent leurs diplômes pour devenir juges, magistrats, policiers, gendarmes, etc.

(2) Punir les autorités et personnalités parfois politiques mouillées dans les exactions et l’insécurité qui sévissent dans le sud du pays, conséquences de trafics multiformes et lucratifs, mais qui déciment des populations entières, divisent le pays et les citoyens entre eux.

(3) Procéder à la déchéance sinon à l’arrestation des députés qui font l’aveu de détournement de mineur dans l’hémicycle, sans la moindre conscience de la gravité de leur propos, et ceux qui se livrent, au vu et au su de tous, à la corruption.

(4) Remercier et muter les membres du gouvernement qui se sont distingués par leurs attitudes liberticides, loin des instances dirigeantes du pays.

L’exemple doit venir d’en haut. L’État doit montrer l’exemple, au lieu d’attendre du petit peuple, déjà livré à lui-même, qu’il se sacrifie.

Crédit photo : Noël Quidu

A propos de l'auteur

Parfois freelance, souvent autodidacte, résolument indépendant, je suis passionné par les relations humaines, la politique et les nouvelles technologies que je conçois comme un outil et un vecteur d'émancipation.

A voir également

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Veuillez répondre à la question * Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.