mardi 23 octobre, 2018

Madagascar une énigme ? Interview et décryptage

Eddie Fernand maire d'Antalaha

Sommaire

La pauvreté de Madagascar est la conséquence d’un continuum de production permanente d’une « pensée politique suicidaire » qui anime nos « élites discriminantes » qui ne soucient point du sort du pays ni de celui de la population qu’elles sont censées administrer. Au contraire, elles sont éternellement obsédées par l’assouvissement de leurs propres intérêts.

Or, ces élites ont le pouvoir et le privilège d’influencer (sur) et de gouverner notre société (malgache) « originellement divisée » à cause de l’usage excessif de la culture déviante de la fourberie, de la perfidie et du suicide collectif (culture d’Ikotofetsy sy Imahaka) que ces élites, elles-mêmes, entretiennent et promeuvent, puisque cette culture les nourrit et permet de maintenir la population dans l’abrutissement.

Interview

Question 1 : Monsieur Eddie Fernand, Maire de la Commune urbaine d’Antalaha que vous dirigez depuis octobre 2015, quel a été le bilan de l’année 2017 qui vient de passer ? La ville que vous administrez a été frappée par le cyclone Enawo début mars 2017, où en êtes-vous actuellement ?

« Malgré les difficultés rencontrées en 2017, la commune urbaine d’Antalaha n’a pas sombré. L’équipe dirigeante a pu tenir bon, grâce aux divers soutiens de partenaires généreux ainsi que de ceux de la diaspora que je remercie infiniment ».

Dès ma prise de fonction en octobre 2015, j’ai décidé d’imprimer un rythme soutenu à mon mode de gouvernance de l’institution communale d’Antalaha. Cependant, j’anticipais également que nous allions être confrontés à de grandes difficultés pour l’année 2017.

J’entendais par « difficultés » les efforts extraordinaires que mon équipe et moi devions déployer pour atteindre l’objectif que nous nous sommes fixé d’une meilleure gouvernance. Ou encore le défi que nous allions relever pour donner à la ville d’Antalaha ses lettres de noblesse en termes de capacité à lutter contre la corruption et à imprimer, dans les faits, les principes de bonne gouvernance. Nous nous sommes apprêtés à mobiliser autant que possible des ressources intellectuelles et économiques pour développer la ville, alors même que celle-ci avait trop longtemps hiberné dans un fatalisme institutionnel, avec les conséquences que nous connaissons.

Nous nous apprêtions également à bouleverser le code autobloquant du « moramora » (terme largement usité pour évoquer la lenteur, semble-t-il légendaire, de la société malgache – mais que nous contestons) et imposer un rythme de travail plus dynamique encore que celui déployé durant l’année 2016 : plus de mobilisation de recettes, plus de projets d’investissements, une meilleure gestion des dépenses publiques, une nette amélioration dans notre manière de gouverner, et la promotion d’une meilleure organisation des services de manière à pouvoir offrir aux contribuables les services publics dont ils ont besoin.

Voilà les défis et les difficultés que mon équipe et moi avions anticipées.

Malheureusement, en 2017, comme si ces défis n’ont pas suffi, la ville d’Antalaha fut frappée par le cyclone Enawo, suspendant temporairement toutes nos ambitions. Dans le même temps, nous avons également été confrontés à la sournoiserie et à la bêtise humaine.

En effet, et c’est ce qui est le plus inadmissible, un simple agent en charge des comptes publics locaux, censé jouer le rôle de structure d’appui aux collectivités territoriales décentralisées comme notre Commune, s’est, maladroitement et inutilement, imposée comme une force de blocage et d’obstacle au développement de la Commune, cela en toute impunité.

Cet agent s’est livré à : (1) priver la Commune urbaine d’Antalaha des dépenses hors soldes durant toute l’année 2017 ; (2) suspendre illégalement les indemnités de fonction du Maire ; (3) tirer gloire de sa capacité à rejeter les dépenses de la Commune dont les documents sont teintés, certes, d’erreur, pourtant « corrigibles », sans pour autant qu’il ait eu la capacité ni la volonté d’avancer des propositions pour y remédier, se complaisant paradoxalement à demeurer dans son statut de « puissance autobloquante » ; (4) commettre des fautes dans le blocage injustifiable (le coup de la panne fréquente du matériel informatique à chaque fois qu’il y a lieu de saisir et de valider le budget) dans la validation des budgets de la Commune (primitif, additionnel, rectificatif) pénalisant en conséquence et fortement le fonctionnement même de la Commune.

C’est là un comportement déplorable, paradoxalement « comique » si on ne devait ne retenir que les motivations qui animent parfois les êtres humains à qui quelques pouvoirs ont été donnés. Malheureusement, les actions négatives d’une seule personne sont capables d’influer sur la vie de toute une société, et c’est cela que nous devons retenir et combattre coute que coute.

L’obsession à bloquer une commune est à la fois absurde et anti-développement, car : (a) cela incite à la corruption ; (b) décourage les efforts de développement ; (c) encourage l’oisiveté et (d) incite à l’incivisme.

Fort heureusement, malgré ces deux points négatifs (le cyclone Enawo et l’attitude autobloquante de l’agent en charge des comptes publics), la Commune urbaine d’Antalaha n’a pas coulé. Bien au contraire ! L’équipe dirigeante de la Commune a pu tenir bon, et a su comment affronter un à un, avec méthode et détermination, ces différents freins.

À cette occasion, je tiens officiellement et solennellement à remercier le PNUD (Programme des Nations unies pour le Développement) pour son rôle et ses actions capitaux pour redresser la ville d’Antalaha frappée par le cyclone Enawo. Le PNUD qui a mobilisé 600 personnes par jour pendant deux mois et des moyens de transport considérables pour nettoyer la plage jonchée d’arbres et des cadavres d’animaux. La Commune urbaine d’Antalaha n’aurait jamais pu seule en supporter les coûts.

Je remercie également la diaspora (particuliers et nombreuses associations franco-malgaches) d’Antalaha en France et dans le monde qui s’est énergiquement mobilisé pour aider la Commune à se relever à travers une collecte de fonds. Je remercie l’Ambassade de France à Madagascar, non seulement en raison de leur intervention officielle, mais aussi par l’octroi d’un ensemble d’aides directes au profit de la commune d’Antalaha pour la réhabilitation de certaines infrastructures communales détruites par le cyclone.

Je remercie les opérateurs économiques d’Antalaha avec leurs partenaires étrangers dont Action contre la faim, pour leurs interventions, et l’association Terre de vanille à la Réunion qui s’est également mobilisée avec la Mairie de Saint-Denis pour réhabiliter des infrastructures communales abîmées.

Je remercie tous les anonymes et amis qui se sont mobilisés pour aider la Commune urbaine d’Antalaha, en me faisant confiance, pour redresser la ville.

Sans eux, je l’avoue, la Commune urbaine d’Antalaha en serait revenue deux décennies en arrière. Sans exagération aucune.

Merci et merci encore.

Question 2 : Le gouvernement a-t-il apporté de l’aide à la ville d’Antalaha ?

Oui. Les aides gouvernementales ont été gérées conjointement par le BNGRC (Bureau National pour la Gestion des Risques et des Catastrophes) et les représentants de l’État au sein du District d’Antalaha. Je sais qu’il y a eu des dons pour les démunis et les victimes, essentiellement en produits de premières nécessité et de matériels d’habitats.

S’agissant particulièrement de la Commune urbaine d’Antalaha, personnellement j’ai reçu du BNGRC 400 sacs de riz et 360 tôles ondulés.

Question 3 : Des points positifs donc, malgré le bémol des deux points négatifs dont l’un relève de l’ordre de la nature (le cyclone Enawo) et l’autre de la nature humaine, fruit d’un fonctionnaire zélé peu soucieux du développement de la ville. Quelles sont les perspectives pour cette année 2018 ?

« En 2018, nous allons continuer les efforts que nous avons consentis jusqu’ici et nous concentrer sur la construction et/ou la réhabilitation des routes et l’amélioration de l’éclairage public ».

L’année 2018 nous offre une perspective toujours difficile, voire plus difficile encore que l’année 2017, sauf que cette fois-ci nous savons à quoi nous en tenir. D’abord, le risque cyclonique demeure une menace sérieuse et imprévisible, car Madagascar et Antalaha en particulier sont situées dans une zone cyclonique. Ensuite, étant donné que les fonctionnaires zélés qui se complaisent à s’ériger en obstacle jouissent d’une impunité sans pareil, il est fort probable qu’ils continueront à bloquer la Commune dans son fonctionnement.

Un homme averti en vaut deux nous dit le dicton. Alors cette fois-ci, nous avons décidé de déclarer l’année 2018 comme une année de « politique pure ». Pour cela, nous allons conjuguer de façon équilibrée le double sens de la politique : en tant qu’instrument d’« intégration » (développement) et de « rapport de force » : la guerre comme étant le prolongement de la politique par d’autres moyens, selon Carl Von Clausewitz.

Nous allons affronter des secousses politiques, gérer des conflits, gérer des contradictions sans, bien sûr, perdre de vue l’ambition du développement : les biens publics, les services publics, les investissements, de manière à ce que la société puisse s’émanciper et le peuple d’Antalaha s’épanouir. C’est l’aspect « intégration » de la politique.

Mais, qu’on se le dise, cela ne va pas être facile, donc on s’y concentre et on verra.

Concrètement en termes de développement, nous allons continuer les efforts que nous avons consentis jusqu’ici : le service de l’état civil est actuellement informatisé à 90%. Cette année il le sera à 100% ; le service financier a pu doubler les recettes de la commune malgré les écueils que j’ai cités plus haut ; l’organisation de l’institution communale assimile les normes de la bonne gouvernance (par exemple le respect d’un standard de service est effectif au sein de notre Commune, la cellule anticorruption organisée de concert avec le BIANCO – bureau anticorruption – est en cours). La propreté de la ville, l’embellissement de la ville, l’éducation des citoyens au goût du beau, au civisme…s’améliore nettement, même s’il reste encore beaucoup de choses à faire.

La consolidation du partenariat avec les opérateurs économiques soucieux du développement d’Antalaha est-elle aussi en bonne voie.

Cette année, nous allons nous concentrer sur la construction et/ou la réhabilitation des routes, et sur l’amélioration de l’éclairage public. Tout en soulignant que ces deux projets sont budgétivores, mais à défaut d’aide gouvernementale qui nous fera probablement défaut, nous allons mobiliser les opérateurs économiques locaux et la diaspora pour aider la Commune à devenir davantage autonome et efficace dans ses actions de développement.

Question 4 : en tant que chef de l’exécutif d’une collectivité décentralisée, quels sont selon vous les vrais obstacles pouvant empêcher une commune de se développer, des obstacles sans lesquels, le développement de chaque commune serait assuré ?

« Les vrais obstacles ne sont pas l’absence de moyens, ni de financements, mais la « mentalité autobloquante » de quelques personnes dotées de pouvoir censé améliorer le sort de la société, mais qui s’en servent, en toute impunité, à exprimer leur vanité de puissance pour le plaisir de bloquer tout ce qui peut sauver la société dans laquelle elles évoluent pourtant ».

Depuis octobre 2015 lorsque j’ai pris mes fonctions, mon équipe et moi avons démontré la façon dont il faut agir pour gagner le défi de la bonne gouvernance ; nous avons pu combattre la corruption, démontrer quelques exemples réussis de gestion des déchets et d’embellissement de la ville, d’augmenter les recettes fiscales, de pousser les contribuables à faire confiance à l’institution publique, d’améliorer les services publics notamment le service d’état civil et beaucoup d’autres choses encore.

Pourquoi, certaines institutions de l’État – notamment celles en charge des comptes publics locaux – se sont-elles opposées à nous accompagner dans cette démarche en tant que structure d’appui aux collectivités territoriales décentralisées ? Pourquoi cherche-t-on à sacrifier ainsi le développement, à annihiler les efforts de développement et à crucifier le vivre ensemble ?

Sans prétention, aucune, la Commune urbaine d’Antalaha fait partie des communes de 2ème catégories les plus dynamiques, et qui a prouvé ses compétences parmi toutes les communes de Madagascar. Alors, pourquoi cette « réussite », certes relative, n’est pas soutenue, encouragée, accompagnée, mais au contraire, jalousée et étranglée par ceux-là mêmes qui sont censés nous accompagner et nous soutenir ?

Ainsi, on comprend pourquoi Madagascar n’avance pas et n’avancera jamais en l’état des choses et des mentalités.

Les vrais obstacles ne sont pas l’absence de moyens, ni de financements, mais la « mentalité autobloquante » de quelques personnes dotées de pouvoir censé améliorer le sort de la société, mais qui s’en servent, en toute impunité, à exprimer leur vanité de puissance pour le plaisir de bloquer tout ce qui peut sauver la société dans laquelle elles évoluent.

Juste une anecdote : En 2015, j’ai hérité des recettes annuelles de 210 millions d’Ariary. En 2017, malgré ces obstacles, on a doublé les recettes pour atteindre plus de 500 millions d’Ariary. C’est peu en valeur absolue, mais cela représente quand même une nette augmentation.

L’organisation de la Commune s’informatise ; la corruption est contenue à défaut d’être définitivement éliminée ; la bonne gouvernance s’impose peu à peu au quotidien ; la transparence et le principe de redevabilité sont devenus un standard dans notre gouvernance…nous avons doublé l’effectif de nos employés (de 50 en 2015 à 106 en 2017 sans qu’on ait atteint le niveau de 1972 avec 180 employés alors même que la population dans les années 70 était 5 fois moins nombreuse qu’en 2017)…beaucoup d’infrastructures communales ont été réhabilitées et/ou construites (tranompokonolona, stade, route, etc.) malgré le peu de moyens disponibles ; l’organisation des marchés s’améliore, etc.

L’effort est là, palpable. Vérifiable.

Alors l’obstacle demeure…la vanité de l’homme. La mauvaise foi, la malhonnêteté, l’abus de pouvoir, l’égoïsme.

C’est tout. Ce n’est pas la peine de chercher loin.

Question 5 : pour vous la « décentralisation » est-elle utile et effective à Madagascar ou pas ?

« La décentralisation est vitale pour Madagascar. Cependant, son « effectivité » demeure à ce jour au rang de la « vanité lexicale ». C’est un mot. »

La Décentralisation n’est pas seulement « utile » pour Madagascar, mais « vitale ». Sans la décentralisation, Madagascar ne se développera jamais.

Est-elle effective ? Non. Pour le moment, malgré une nette amélioration de la politique de décentralisation vers une décentralisation effective, surtout avec les Lois 2014-018 ; 2014-020 et 2014-021, textes les plus aboutis jusqu’alors en faveur de la décentralisation, « l’effectivité » de la décentralisation demeure à ce jour au rang de la « vanité lexicale ». C’est un mot. Un « grand mot » avec lequel beaucoup aiment jouer et surjouer. Mais au fond, cette « effectivité » reste un leurre.

Si une simple personne se situant au bas de l’échelle du fonctionnariat arrive à suspendre illégalement l’indemnité de fonction d’un Maire qui est, à la fois, un élu, un chef de l’exécutif, responsable d’un Budget autonome, officier d’état civil, et cela en toute impunité, dites-moi quel sens sérieux peut-on donner au mot « effectif » dans la décentralisation ?

La décentralisation est un expédient politique très important que les collectivités territoriales décentralisées doivent s’approprier par tous les moyens. Un fondamental politique que les élus locaux doivent faire émerger et imposer.

Question 6 : quelles solutions à trouver pour y remédier ?

Il faut avoir la volonté politique de l’imposer et de le concrétiser. Comme je dis, la décentralisation est vitale pour Madagascar. On n’a pas d’autre choix : se décentraliser ou périr.
L’histoire nous l’a enseigné ; notre présent nous l’impose ; notre avenir nous l’exige.

Il faut savoir, par exemple, que l’Association des Maires des grandes villes (AMGVM) dont je suis membre, a déjà produit de nombreuses solutions réalistes, bien muries (puisque fruits de la réflexion et de l’expérience des élus locaux) applicables tout de suite et très efficaces pour renforcer les collectivités territoriales décentralisées, notamment les communes. Suffit-il juste avoir la clairvoyance et la volonté de les traduire en Loi et de les imposer dans les faits.

Question 7 : justement la seconde AICTD se déroule actuellement à Tana. C’est un rendez-vous que vous (en tant que Maire) n’auriez pas dû rater ? Pourquoi étiez-vous absent ? Et comment allez-vous faire pour nouer une coopération décentralisée avec les villes françaises ?

Oui je regrette sincèrement de ne pas avoir pu y assister surtout que je m’y suis préparé de longue date. L’homme propose, mais Dieu est le seul maître de notre temps. J’ai eu un programme inattendu de me rendre en France, pour des raisons personnelles également.

J’ose espérer simplement qu’il sortira de ces assises des perspectives d’avenir fructueux s’agissant de la consolidation de la coopération décentralisée franco-malgache.

Depuis 2015, je ne cesse de déployer des efforts pour tisser une coopération des collectivités décentralisées avec les collectivités territoriales françaises, mais cela avance petit à petit.
Il faut savoir que la France a réorienté leur politique de coopération suivant une logique gagnant-gagnant, et en priorisant les intérêts économiques mutuels. Contrairement aux logiques d’aides nord-sud d’autrefois où le jumelage favorisait surtout les villes des pays du sud, puisque bénéficiant des aides émanant des pays du nord dotés des moyens financiers plus conséquents.

Donc on verra bien. De toute façon, la Commune urbaine d’Antalaha doit d’abord se mettre en valeur pour séduire au mieux ses partenaires « potentiels » en exploitant ses « propres » potentiels économiques. On y travaille, et on verra. Je suis confiant et optimiste sur ce cas, car pour nous, la France est plus qu’un partenaire eu égard aux liens historiques et stratégiques qui lient les deux pays.

Question 8 : aucune ville de la région SAVA n’est jumelée avec des villes françaises, la Commune d’Antalaha aussi également. Pourquoi ce retard ? Et comment y remédier ?

« Une coopération implique des engagements mutuels que chaque partie doit respecter et honorer […] Car il ne s’agit pas de mendier. Mais de coopérer, donc de partager ce qu’on a, ce qu’on est, ce qu’on produit et ce qu’on sait produire, pour pouvoir bénéficier, en retour, de ce que l’autre nous offre et partage avec nous pour notre propre intérêt. »

La Coopération des Collectivités Territoriales Décentralisées (CCTD) avec les villes françaises est un important moyen pour nous de consolider un partenariat mutuellement avantageux avec des villes françaises partenaires, partageant les mêmes intérêts que nous en termes de développement de nos villes respectives. Pour nous, La France demeure un partenaire privilégié et nous en sommes conscients et fiers.

Cependant, cette coopération n’est pas une fin en soi pour notre commune. La fin reste le développement qui conditionnera l’émancipation de notre population.

Pour avoir une meilleure coopération, il faut au moins être deux et avoir des choses à partager, à échanger de manière à ce que chacun y trouve son compte. Car, comme je disais, une coopération dont l’intérêt se fait à sens unique, essentiellement en faveur des villes du Sud comme au sortir de l’époque de la colonisation, n’existe plus.

Les villes françaises ne sont pas intéressées simplement pour nos beaux yeux ; ni que nos collectivités soient séduites par les seules belles parures des villes françaises. Non. Une coopération implique des engagements mutuels que chaque partie doit respecter et honorer. Alors avons-nous des choses à partager ? Avons-nous des valeurs à défendre en commun ? Avons-nous des objectifs communs à atteindre ? Ou encore, sommes-nous prêts à tenir nos engagements ? À être performants en bonne gouvernance. Avons-nous des choses à offrir en échange de ce que les villes françaises vont partager avec nous ? Autant de questions qui conditionnent la réussite d’une bonne coopération entre deux villes.

Car il ne s’agit pas de mendier. Mais de coopérer, donc de partager ce qu’on a, ce qu’on est, ce qu’on produit et ce qu’on sait produire, pour pouvoir bénéficier, en retour, de ce que l’autre nous offre et nous partage pour notre propre intérêt. Alors, la région SAVA, en dehors du « potentiel » qu’on est censé avoir, quels sont, concrètement, « nos offres » : où on est notre secteur tourisme ? Le secteur agricole ? Le secteur industriel ? L’échange culturel ? Le secteur environnemental ?

Avons-nous déjà abordés ce problème de cette façon ou sommes-nous encore dans une logique de mendicité qui s’est, depuis, révélée inappropriée et inefficace ?

À mon sens, au vu du « potentiel » dont on dispose, les dirigeants des villes de la région SAVA doivent travailler sur ces potentiels pour pouvoir offrir des choses réelles, économiquement rentables et socialement encourageantes susceptibles d’intéresser nos partenaires français potentiels qui sont d’abord nos voisins : l’Île de la réunion et Mayotte.

Une coopération communale et/ou régionale avec l’île de la Réunion et Mayotte est une perspective envisageable et très sérieuse, car ils sont plus proches de nous en termes d’intérêt économique, du point de vue historique et de considérations sociales. Faut-il encore bien sûr que nous, la région de la SAVA, nous nous mettions à la hauteur de nos ambitions. Que nous travaillons sérieusement les atouts de nos secteurs économiques pour concrétiser cette belle perspective. Que nous soyons dignes de confiance, maitrisons plus ou moins le même code de gouvernance que nos partenaires pour que nous puissions traiter d’égal à égal avec eux, car autrement la coopération « gagnant-gagnant » que nous appelons de nos vœux perdra tout son sens, donc ne réussira pas.
La Commune urbaine d’Antalaha effectue déjà des prospections et se prépare à cette éventualité.

Question 9 : vous devez être au courant que d’imminents intellectuels et chercheurs ont sorti un livre : « Madagascar : énigme et paradoxe », expliquant qu’il est une énigme de voir qu’un pays comme Madagascar puisse être pauvre et qu’il est, tout autant paradoxale qu’à chaque situation de croissance économique survient une situation de crise politique pour balayer tous les efforts de développement. Qu’en pensez-vous ? Partagez-vous leurs opinions ?

« Ce sont des économistes et qui produisent des œuvres économiques de très bonne facture. Mais, moi, je suis politique et je ne suis pas d’accord avec eux. Comment accepterais-je l’idée – sinon me résigner à l’idée – que des intellectuels de telles pointures puissent « conclure » que la situation délétère dans laquelle se trouve Madagascar soit le fruit d’une « énigme ? » […] Je constate au contraire qu’il n’y a ni énigme ni mystère, mais une logique politique implacable à dimension nationale et internationale que l’on refuse de voir : lorsque les élites ne se soucient pas du développement du pays, il ne faut pas s’attendre au développement. C’est si simple, évident et cohérent. »

Je ne partage absolument pas l’idée que le livre « énigme et paradoxe » véhicule.

Attention, je reconnais en ces illustres intellectuels leurs immenses connaissances et leurs autorités intellectuelles dans ce domaine. Par rapport à eux, je me sens (et je le suis), en toute humilité très petit et le livre est d’une très grande facture, d’une forte rigueur intellectuelle et enferme des vérités scientifiques indiscutables. En somme, un beau travail pour lequel je les félicite.

Mais, eux, ce sont des économistes et qui produisent des œuvres économiques. Moi, je suis politique et je ne suis pas d’accord avec eux.
Fort heureusement, l’économie n’est pas une science précise et comme disait l’économiste français, Jean-Yves Archer : « la science économique est un travail de Cyclope tant les erreurs de parallaxe conduisent fréquemment à une vision monoculaire. » [en savoir plus]

En tant que politicien, j’ai le devoir d’apporter des solutions aux problèmes qui minent la société/ou le monde- dans laquelle j’évolue en sachant bien qu’une société est par nature « conflictuelle » et la politique est cet art de gérer les contradictions. Alors, comment accepterais-je l’idée – sinon me résignerai-je à l’idée – que des intellectuels d’une telle pointure puissent « dire » que la situation délétère dans laquelle se trouve Madagascar soit le fruit d’une « énigme » (donc du mystère), impliquant par-là qu’eux, des « sachants » renommés, sont incapables de produire des explications logiques à la situation ? Dans ce cas, comment nous, les profanes allons-nous pouvoir en produire ?

Bref, le fatalisme (et pas que le simple pessimisme) qu’évoque ce livre m’indispose.

Il m’indispose d’autant plus qu’ils l’ont élaboré depuis 2013 – si je ne me trompe pas –, car j’ai déjà soulevé ce problème lors de mon interview dans vos colonnes en 2017.

Ensuite, ils considèrent comme un « paradoxe » le fait qu’à chaque fois qu’une situation de croissance économique émerge, celle-ci est aussitôt détruite par une crise politique. Une telle affirmation atteste que les auteurs ne trouvent également aucune explication logique à la situation ce qui aurait permis de révéler sa nature.

Pourtant moi, aussi bien pour le problème de l’énigme que pour celui du paradoxe, j’y trouve des logiques implacables pour expliquer pourquoi ces situations sont comme cela et pourquoi Madagascar n’avance pas, mais régresse continuellement depuis 1972 ? (mais pas depuis 1960, je le souligne bien).

Quelle énigme ? Madagascar dispose tous les ingrédients nécessaires à son développement alors que, sur une longue période, sa régression n’a eu d’égale que celle qui existe dans des pays en guerre.

Je vais choquer en posant cette question : « à quel moment les dirigeants politiques successifs depuis 1972, pris dans leur bloc « collectif », ont-ils eu le souci, de manière « honnête », de développer Madagascar ? La réponse est jamais, sinon cela se saurait.

Prenons l’exemple de la décentralisation que j’ai évoqué toute à l’heure. Pourquoi dans les années 60, nos dirigeants ont considéré – à raison – que le système de décentralisation, bien qu’imparfait, était le moyen le plus efficace pour développer le pays ? Alors, pourquoi toutes les élites ayant gouvernés successivement Madagascar depuis 1972 et ceux qui y gravitaient ont toujours fait l’exact contraire en centralisant, tantôt à outrance et tantôt… au nom de la décentralisation ?

Ce cas relèverait-il de la « décision absurde » telle que théorisée par Christian Morel selon laquelle « Il arrive que les individus prennent collectivement des décisions singulières : ils agissent avec constance dans le sens totalement contraire au but recherché. Ces décisions absurdes se traduisent par des erreurs radicales et persistantes. »

Ou s’agit-il de la pure « ignorance » pour tous ces diplômés sortis, pourtant, des meilleurs établissements scolaires du monde ?

Ou tout simplement une conséquence de « l’absence » de volonté politique visant à améliorer le sort du pays ? Autrement dit, que ce cas relève tout simplement de la volonté farouche de nos élites à servir leurs propres égos, à vouloir s’enrichir vite et longtemps, à vouloir préserver certains acquis sociaux difficilement avouables…au détriment du pays ?

Jetons rapidement un œil sur l’histoire de Madagascar : Andriandahifotsy a fondé et fait prospérer son royaume Sakalava ; Ratsimilaho a fait la même chose pour la confédération des Betsimisaraka dont il a eu la charge. Même pour l’Imerina d’Andrianampoinimerina, malgré les propos qu’on lui prête, il a exclusivement œuvré pour l’intérêt de l’Imerina dont il était le souverain. La preuve en est que jamais il a fait un discours parlant du « malagasy » qu’il ne connaissait même pas, mais de l’Imerina et du destin prospère de l’Imerina… Donc autant de royaumes décentralisés de l’époque.

Regardons la colonisation : même dans la pire politique d’asservissement colonial, Madagascar a encore pu produire des richesses à travers le découpage du territoire en provinces, par la création des écoles publiques régionales et des structures économiques tenant compte des spécificités régionales. Pourtant, le long règne du Premier ministre Rainilaiarivony de la monarchie Merina d’avant la colonisation qui s’était ancrée sur la centralisation pure a échoué. Car cette politique centralisatrice de nature foncièrement discriminante a été démontrée comme bonne seulement pour le suzerain centralisateur, mais comme complètement néfaste pour les autres contrées de Madagascar. Cette centralisation à outrance a d’ailleurs conduit à la perte de cette monarchie.

L’histoire nous montre bien que de par l’origine du peuplement de Madagascar, de par l’identité plurielle des Malgaches, de par la géographie et en tout point, la décentralisation a toujours été le seul mode de gouvernance stable et productif à Madagascar. Toute tentative de centralisation du pouvoir entraine guerre, rivalité, désordre et conflit.

En niant cette preuve d’évidence, nous condamnons volontairement la société malgache à la division.

La « division » mine la société malgache. Elle s’est exceptionnellement accentuée depuis la découverte du nouveau mode au 16e siècle, période durant laquelle les deux puissances coloniales, franco-britanniques, se partageaient le monde et imposaient leur intérêt sur Madagascar et choisissaient, l’une et l’autre, leurs propres vassaux rivalitaires, pour mieux gouverner.
Et nous en sommes restés là. Notre « pensée politique élitaire » en est restée là, perchée sur le faux jugement établi des siècles auparavant sur notre propre compte, en nous divisant. Notre « pensée politique » en est restée à cette logique implacable de division.

Depuis, on avance les yeux rivés derrière notre tête. Nos élites n’ont eu aucune volonté de développer le pays, mais sont toutes animées par la logique de la discrimination fondée sur le « nous » (le groupe culturel et social auquel on appartient) et « les autres » (ceux qui n’en font pas partie) au sens de Tzvetan Todorov.

Une élite discriminante, qui pense survivre en excluant, en discriminant ceux qui ne leur ressemblent pas.

Notre société est divisée. Mais nous n’osons pas l’avouer. Alors nous nous complaisons dans la « méthode coué » – aussi absurde que dangereuse – en disant que cela va changer alors qu’on ne fait absolument rien pour que cela change réellement.

La culture d’ikotofetsy sy Imahaka nous aide à tenir, à dissimuler et à contenir le « mensonge sur/en/de soi » qui nous anime. Une culture qui alimente notre pensée politique discriminante qui n’accepte que le « nous » qui a tout et qui est tout (ce qui est la nette expression du complexe de Caïn) et qui sépare les « autres » considérés comme un « NON-nous », à exclure. Pourtant ces « autres » font partie intégrante de la société malgache que nous sommes censés « développer » et « administrer ».

Bien sûr, la « discrimination » dont il s’agit et qui est le fruit de cette pensée politique ne se présente jamais à la société de manière violente et extraordinaire, mais épouse les contours subtils des coutumes et des codes sociaux grâce à l’exaltation de la culture de la perfidie qui nourrit cette pensée.

Il n’y a donc pas d’énigme. Il y a juste un déni de la réalité.

Nous avons honte de dire que notre société est divisée. Nous n’osons pas affirmer, avec sincérité, que toutes les élites qui ont gouverné le pays depuis 1972 n’ont jamais admis qu’ils n’ont jamais – en toute honnêteté – cherché à développer le pays, mais se sont contentés simplement d’assouvir leurs propres intérêts personnels, claniques et égoïstes.

Dans notre manière de gouverner, nous nous sommes contentés de suivre à la lettre toutes les recommandations, injonctions et leçons que les « étrangers » nous ont demandé de faire : le socialisme en 1972, l’ajustement structurel dans les années 80, la démocratie et le libéralisme depuis les années 90, etc. Non pas parce que nous voulons réellement développer le pays, mais parce qu’ainsi nous trouvons un alibi irréfutable pour cacher notre voracité à s’emparer des ressources du pays que nous convoitons tant, tout en accusant, par la suite, les autres – ces étrangers ou bailleurs de fonds – d’être à l’origine de notre échec, échec que nous savions à l’avance inéluctable, mais que nous ignorons jusqu’à sa survenue.

La culture de consensus disions-nous en parlant du « fihavanana. Si cette culture de « consensus » était ce que l’on voudrait qu’elle soit, utilisé dans son sens positif et qu’elle pourrait réellement constituer un pilier de développement du pays, pourquoi nous ne l’utilisions pas pour lutter contre la corruption ? Pour lutter contre les détournements des deniers publics et contenir les évasions fiscales ? Pourquoi ne l’érigions-nous pas comme un outil essentiel pour construire les infrastructures socioéconomiques qui nous font tant défaut ou encore pour nous inciter à préserver le pays dans une stabilité politique nous empêchant de violer nos lois ?

Au contraire, le fihavanana est utilisé comme la dernière roue pour éviter notre propre suicide collectif, incluant nos élites. On brandit le fihavanana lorsqu’on constate que la situation s’envenime et menace mortellement la société dans laquelle évoluent, elles aussi, les élites discriminantes.

En somme, c’est uniquement pour éviter la mort collective que les élites discriminantes érigent le fihavanana, comme on hisse le drapeau blanc pour tenter de sauver ce qui reste à sauver.

Paradoxe ?

En 1972, 1991, 2001, et 2009 sont considérées comme des années au cours desquelles Madagascar affichait un taux de croissance économique élevé, mais « paradoxalement » – car aussitôt » – mis à plat par une crise politique soudaine et violente, poussant ainsi le pays à revenir à la case départ.

Pour ma part, au lieu d’un paradoxe, j’y vois plutôt une logique implacable lorsqu’on prend comme grille de lecture ce que je viens de dire : Madagascar est une société divisée, dirigée par des élites discriminantes, mais qui font de la culture du consensus le masque de leur duplicité visant à satisfaire leurs intérêts égoïstes.
Regardons bien les dates et tentons d’ébaucher une analyse. Toutes ces périodes ont une similitude logique et séquentielle à deux niveaux : intérieur et extérieur.

De l’intérieur : Chaque secousse politique qui survient à Madagascar tire sa source d’un mécontentement général agitant l’intérieur même du pays. Tout mécontentement intérieur du pays trouve une justification logique d’ordre socioéconomique et politique, et ne s’exprime ouvertement que parce qu’il est instrumentalisé par un (ou des) clan (s) élitaire opposé à ceux qui sont au pouvoir.

Mais aucun mécontentement intérieur n’a, en soi, la capacité de renverser le régime en place sans un bouleversement au niveau mondial influençant directement les intérêts géostratégiques qu’incarne Madagascar.

C’est pourquoi plusieurs dates que l’on pensait être des dates de crises politiques, si nous ne retenons que celle de 1985 avec la tuerie des membres du Kung-fu, et la période de 2004-2006 avec le CRN, n’ont pas présenté les caractéristiques d’une mobilisation populaire interne ayant réussi à renverser le pouvoir en place.

De l’extérieur : si on observe bien, les mécontentements intérieurs – souvent la conséquence d’une piètre gouvernance interne –, manipulés en sous-main par des classes élitaires opposantes (au début ces classes sont toujours disparates, mais qui, par opportunité, s’unissent, car réunis par l’intérêt commun focalisé sur le renversement du pouvoir en place), aboutissent à une crise grave capable de renverser le régime en place, parce qu’ils sont soutenus par une influence étrangère (modelée par un bouleversement de l’intérêt géopolitique touchant directement Madagascar) plus forte – du moins plus imposante – que celle qui soutient, présentement, le régime en place.

Voyons maintenant les dates :

1972 : la crise de 1972 commence par des mécontentements internes menés en sous-main par des oppositions enclines aux forces influentes extérieures du moment, en l’occurrence le socialisme, comme le dictait, en ce temps, l’intérêt géostratégique sur Madagascar : la France (quasi-tutelle du régime PSD au sortir de la colonisation) était grandement affaiblie depuis 1968. En même temps, on assiste à une montée en puissance du socialisme rouge rampant dans les pays du tiers-monde, et sur lequel s’est appuyée la force opposante au régime malgache à l’époque.

Mais le coup de grâce, actant la chute du régime, tombe lorsque l’opposition malgache finie par diviser le régime de Tsiranana en poussant celui-ci à se séparer de son bras droit, André Resampa, en l’emprisonnant, ainsi qu’un pan entier des piliers du PSD, soupçonné – à tort – de comploter contre le président pour le compte des États-Unis.

C’est la conjugaison de ces deux phénomènes : d’abord, le mécontentement interne, soutenu par des classes élitaires opposantes (et ensuite) influencé par une puissance étrangère présentement dominante (selon la reconfiguration de la géopolitique mondiale du moment) qui ont fini par faire tomber Tsiranana.

Il est également logique de constater que le conflit interne qui sous-tend les mécontentements internes survient toujours au moment où la croissance économique est effective, car c’est la convoitise de cette « embellie » extraordinaire qui pousse et excite les clans élitaires rivales à se battre.

J’insiste encore sur le fait que ces clans élitaires, discriminants par nature, n’en ont rien à faire de l’intérêt du pays, mais foncièrement animé par leurs propres intérêts à plusieurs dimensions (ethnique, économique, social, religieux, etc.).

Voyons maintenant 1991.

Déjà, même la crise due à la pénurie économique de 1982, voire celle des « Kung-Fu » en 1985 n’ont pas permis de renverser le régime. Pourquoi ?

Tout simplement parce que non seulement le taux de croissance (la force centrifuge poussant les clans élitaires à se battre) n’était pas encore au rendez-vous pour justifier le sacrifice à consentir pour engager le combat. Mais surtout, il n’existait pas encore, sur le plan international, un bouleversement géostratégique majeur touchant Madagascar et qui aurait pu pousser les influences étrangères agissant sur Madagascar à changer radicalement la donne politique dont les soubresauts pourraient finir par renverser le pouvoir en place.

Or, en 1991, les choses se bousculent et s’accélèrent. Pourquoi ?

Parce que dans le monde, un bouleversement géopolitique majeur survenait avec le « vent de changement » qui soufflait depuis Berlin (en 1989) faisant tomber le rideau de fer séparant les deux Allemagnes et qui sonnait le glas du « socialisme rouge » soviétique.

En même temps, le président français de l’époque sonne la trompette d’une nouvelle donne politique dans les conditionnalités d’aides financières que la France octroie aux pays sous-développés avec son fameux discours de la Baule : « sans aide sans démocratie en Afrique ». Ce qui fera émerger le système de la « Conférence nationale » bouleversant toute l’Afrique, initié par le Bénin et qui a gangrené toute l’Afrique francophone, dont Madagascar.

Cette nouvelle donne politique internationale poussa la France à contenir son « influence » vis-à-vis du régime en place, car, en même temps, elle prêchait également dans le camp de l’opposition sur fond de discours « démocratisant ». Cette nouvelle position d’équilibre de la France vis-à-vis du régime de Ratsiraka et l’écrasement du bloc soviétique depuis 1989, ont affaibli considérablement le régime en place et, proportionnellement, ont dynamisé la force de l’opposition qui capitalise alors les mécontentements internes. La crise peut ainsi éclore.

Les mêmes choses se reproduisent : un mécontentement interne manipulé par des classes élitaires opposantes bénéficiant – bien que d’une partie – de l’appui d’une influence étrangère dominante du moment, qui fait vaciller le régime Ratsiraka.

Je souligne bien : le régime de Ratsiraka n’est pas tombé, mais vacillait, car il a fini par accepter une transition négociée avec sa participation. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’influence étrangère qui était la plus active à l’époque agissait simultanément avec les deux entités en conflit (le régime et l’opposition), conformément à ses propres partitions politiques.

La preuve en est que même quatre ans plus tard, le coup d’État du Premier ministre de l’époque, Norbert Lala Ratsirahonana, en 1995 s’est passé, presque inaperçu et n’a point conduit à des conflits politiques graves à Madagascar.

Il a fallu attendre l’élection présidentielle de 2001 pour que de nouvelles crises émergent.

Encore une fois, les conditions d’une crise qui réussit étaient remplies : (1) des mécontentements internes manipulés par des classes élitaires opposantes, mais cette fois-ci celles-ci bénéficiaient de l’appui affiché des pays anglophones, les États-Unis en tête. Et (2) dans le monde, un bouleversement géopolitique majeur survient avec, d’une part, l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 sur le sol américain, et d’autre part, l’accession au pouvoir, aux États-Unis, de l’équipe de Georges Bush, constituée de groupe évangéliste issu de la droite dure. Le nouveau pouvoir américain est, toute proportion gardée, de même obédience religieuse et de même affinité idéologique que le chef de l’opposition malgache, de l’époque, Marc Ravalomanana.

Pire, le président malgache de l’époque a commis une lourde erreur en jugeant les États- en deuil lorsqu’il déclara que les terroristes ayant frappé les États-Unis ne sont rien d’autre que des produits de leur propre service de renseignements, la CIA. Un propos que les États-Unis ont considéré comme une « insulte » de trop.
En même temps, la France chiraquienne, qui faisait partie des meilleurs alliés du régime Ratsiraka en place, ne pesait pas très lourd sur l’échiquier géopolitique mondial, car, sur le plan intérieur, elle arrive en fin de mandat, et sur le plan extérieur, son influence internationale était faible par rapport à celle des États-Unis.

La crise a alors éclatée et était très violente. Car, pour la première fois, la grande puissance mondiale a pris fait et cause pour les clans élitaires de l’opposition. Requinquées par cet appui, celles-ci se sont permis de se donner dans la surenchère sans se soucier des conséquences socioéconomiques désastreuses que la crise allait induire, car encore une fois, ces classes élitaires n’ont qu’une seule ambition : assouvir leurs propres intérêts quitte à mettre le pays à feu et à sang.

En 2009 :

Depuis 2002, le mouvement de mécontentement interne était presque régulier lorsqu’il fut dirigé par le CRN de feu Albert Zafy. Sauf que celui-ci n’avait jamais reçu le soutien aussi bien des élites opposantes influentes de la Capitale que celui des influences étrangères dominées, à cette époque, par la politique de « Bush » post 11 septembre.

Il a fallu l’irruption d’Andry Rajoelina en 2008 à la tête de la Commune d’Antananarivo, pour mener la mobilisation et la contestation interne pour que celle-ci commence à inquiéter le régime.

En même temps, un bouleversement géopolitique majeur se produit sur le plan international : Le principal allié du régime Ravalomanana en place, en l’occurrence l’équipe du président américain Georges Bush quitte le pouvoir également en 2008 et se fait succéder par un Barack Obama peu intéressé à la politique américaine trop religieuse à Madagascar de son prédécesseur. Ainsi, le président Ravalomanana perdit son influence extérieure majeure et au bout du compte, déchu de ses prérogatives et renversé début 2009.

Pareil en France : Un nouveau et dynamique président, Nicolas Sarkozy succède à Jacques Chirac en 2007. Automatiquement, l’influence française haïe par le président malgache au profit des influences anglo-saxonnes a su réanimer sa flamme en Afrique, avec un Sarkozy hyperdynamique. Ce dynamisme français n’a pas été sans conséquence pour influer sur le cours des batailles auxquelles se livre une opposition requinquée et un régime affaiblit par la perte de son meilleur allié sur le plan international.

Nous constatons qu’à chaque fois, il n’y a ni énigme ni mystère dans l’histoire de nos crises politiques. Mais, au contraire, une logique politique implacable à double dimension : nationale et internationale, qui fait qu’à chaque « potentiel de situation » (la jonction cohérente d’une mobilisation interne, liée à un mécontentement populaire bien rodées, et un bouleversement géopolitique majeur à l’extérieur et touchant les influences extérieures qui agissent à Madagascar) favorable à un clan élitaire au détriment d’un autre, abouti à une crise politique grave capable de renverser un régime.

Il n’y a jamais eu, il n’y a pas et il n’y aura pas une crise politique grave aboutissant à un changement de régime violent à Madagascar sans l’avènement d’une injonction de ces situations potentielles (mécontentement interne et bouleversement géopolitique extérieur).

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Question 10 : honnêtement, le développement de Madagascar est-il encore envisageable ou pas ?

« Le destin de Jonas, le sort d’une Nation divisée, le complexe de Caïn qui domine la pensée politique de nos élites discriminantes, la culture du suicide collectif d’Ikotofetsy sy Imahaka, etc. sont autant d’illustrations pour expliquer notre triste sort. Mais en sommes-nous au moins conscients ? » « Pour espérer survenir le développement faut-il encore le vouloir. » 

Bonne question. Étant chrétien, je peux esquisser une grille de lecture de la situation de Madagascar en prenant, par abus de langage, le cas de Jonas : « Dieu intima Jonas à effectuer une mission particulière dans la ville de Ninive où il doit se rendre. Mais Jonas s’y opposa et refusa d’y aller. Il fuit l’injonction de Dieu en prenant un bateau qui emprunte une direction opposée à Ninive. Mais, le bateau rencontre un problème grave lié à la malédiction induite par la fuite de Jonas et s’apprête à couler, avec tous les passagers à bord. Furieux, ceux-ci, ayant eu vent de cette malédiction et connaissant celui qui en est la cause, jettent Jonas à la mer afin qu’ils échappent au sort peu envieux de l’homme par qui le malheur est arrivé. […] Jonas n’a eu la vie sauve que grâce à l’intervention de Dieu qui envoya un gros poisson l’avaler, et pour ne pas qu’il se noie, pour le rejeter sur la terre ferme qui est le chemin menant vers Ninive. Ce n’est qu’ainsi que la malédiction de Jonas fut enlevée et que son âme fut sauvée. »

Pour le cas de Madagascar, l’illustration est appropriée. Les élites malgaches ont une mission claire : « se soucier du sort de la population et de l’intérêt du pays ». Mais elles s’en sont détournées en favorisant leurs propres intérêts.

De ce détournement injuste, le malheur fut : ni le pays ni le peuple ne se développent, mais sont condamnés à la pauvreté continuelle, malgré les atouts dont ils disposent.

« Aucune Nation divisée ne prospère » nous avertit encore l’Écriture sainte. Esaïe est encore plus juste pour nous illustrer la situation de nos élites égoïstes et suicidaires, et qui ne sont jamais rassasiés: « On pille à droite, et l’on a faim; On dévore à gauche, et l’on n’est pas rassasié ; chacun dévore la chair de son bras.« 

Alors, Madagascar aura-t-il un jour la grâce de trouver des élites animées par des pensées politiques honnêtement soucieuses du sort de la population et qui vont jouer le rôle du gros poisson ayant sauvé Jonas ? Car sans ces « pensées politiques soucieuses sincèrement du sort de la population », Madagascar finira à jamais par être manipulé et détruit par des élites discriminantes qui masquent leurs méfaits par la puissance de la perfidie que leur donne la culture d’Ikotofetsy sy Imahaka qui endort la conscience collective.

Mais qu’est-ce qu’une élite ?

La définition de « l’élite » formulée par Monseigneur Gibier qui est un ancien évêque de Versailles, cité par l’Abbé Louis Rouzic dans son livre : « L’élite, son rôle et sa formation », en 1922, est, pour moi, la plus aboutie:

 « L’élite c’est un petit bataillon de grandes âmes (c’est-à-dire des intelligences ouvertes et avides de savoir, des volontés énergiques et éprises du bien, des sensibilités ardentes et disciplinées […] des hommes plus grands que leur temps, fait pour ouvrir des voies nouvelles et y attirer leurs contemporains, par la force d’un grand exemple et par la persuasion) vouées à une noble cause, la défendant énergiquement d’après les règles d’une sage organisation, et cherchant à entraîner la foule dans la voie du bien. » […] une élite c’est.. « Voir clair, aller droit, entraîner les autres à sa suite. »

Madagascar dispose-t-il donc ces perles rares ? Si oui, qu’ils se manifestent, et vite.

Question 11 : voici une question plus politique, que pensez-vous de la situation politique à Madagascar ? Le régime, l’opposition voire la société civile ?

« En considérant objectivement le contexte malgache, le régime actuel est électoralement fort. L’opposition, elle, en revanche, s’organise et se prépare à conquérir et à exercer le pouvoir… dans tout le cas de figure, on pourra, de toute façon, s’attendre, à une future équipe dirigeante qui a pris, au moins, le temps de se préparer à gouverner le pays à l’issue de l’élection présidentielle. »

Commençons par le HVM et le pouvoir

Personnellement je n’ai pas voulu émettre mon avis sur la situation politique nationale, mais puisque vous me le demandez, alors j’essaie de produire ici mes points de vue avec toutes ses imperfections.

D’abord, il faut tenir compte de la pensée politique dont j’ai parlé et qui gouverne nos élites et la situation de dénuements dans laquelle se trouve le peuple malgache : donc, quoi qu’on dise, le régime en place est tout sauf faible. Le sous-estimer relèverait de la pire des erreurs. Et le réduire au seul HVM serait, également, une grossière erreur de jugement.

Dans un pays comme Madagascar, la faiblesse d’un régime ne se juge pas nécessairement par le nombre des fautes qu’il pourrait commettre ni par la fréquence de ses erreurs qui, en d’autres cieux, pourrait lui être fatale en termes de gain électoral.

À Madagascar, la politique est encore, hélas, pour beaucoup d’ordre… « alimentaire ». Les positions politiques que beaucoup de personnes occupent ont souvent une fonction alimentaire, en ce qu’elles leur permettent de « manger » et de nourrir toute leur famille. Alors, tenter d’essayer de leur enlever ce « grâce à quoi » ils peuvent « manger » ne pourra jamais se faire sans luttes. Une lutte « électorale » en fait partie.

Un régime s’appuie sur une structure ayant une ramification dans tout le territoire. Ce qui veut dire qu’« élire un président de la République » c’est toucher directement à cette ramification territoriale bien ancrée. La seule crainte de perdre un poste – donc le garde à manger – , aussi petit soit-il, peut transformer un citoyen modèle en un zélateur invétéré.

La force principale de l’actuel président c’est d’abord parce qu’il est le « régime », avec tous les symboles de puissance publique que cela comporte et implique. Le fait qu’il démissionne pour être candidat n’enlève pas la force ratificative qui le sous-tend et qui le soutient dans tout le territoire. Oublier cela, c’est se condamner à l’échec.

Le régime actuellement en place a suffisamment de puissance, de moyens, pour préserver sa position politique et pour s’imposer dans un combat électoral de quelque nature que ce soit.

Toutefois, je ne dis pas, pour autant, qu’il est invincible, car quasiment tous les régimes ont eu, un temps, occupé une telle position, mais ont fini par tomber ou se faire battre.

L’opposition

Heureusement pour la démocratie malgache, l’opposition s’organise et elle le fait bien.

D’une part, la percée et le retour de l’ancien président de la Transition, Andry Rajoelina, nous démontrent deux choses très positives pour l’environnement politique malgache: d’abord, sa démarche prouve qu’une alternative politique existe et se prépare à conquérir le pouvoir de manière sérieuse et méthodique. Ensuite, Andry Rajoelina, avec son émergence (IEM), présente une autre « offre politique » (projets, visions) à l’opinion publique sur le comment diriger le pays. Cela veut dire qu’on a, également, là la preuve que cette « alternative » se prépare à « exercer » le pouvoir, mais pas seulement à le conquérir sans savoir comment faire après.

Dans l’absolu, et du point de vue d’un démocrate, c’est une très bonne chose.

D’autre part, l’ancien président Marc Ravalomanana, lui aussi n’est pas en reste, car il s’est préparé depuis fort longtemps. Même s’il se trouve , en ce moment, dans une stature victimaire (à tort ou à raison), nous allons voir qu’une fois la campagne électorale lancée, il sera très offensif. Cette posture victimaire est à la fois réelle et stratégique.

D’autres candidats potentiels pourraient également changer la donne, bien sûr, tels que l’ancien premier ministre Jean Omer Beriziky qui, lui aussi, se prépare depuis longtemps.

En résumé : Le régime, qui est tout sauf faible, possède suffisamment de forces pour s’imposer dans des combats électoraux. Mais, en même temps, on commence à bien constater que l’opposition, elle aussi, présente une alternative sérieuse pouvant perturber la chance de l’actuel président de rempiler facilement.

Dans tous les cas de figure, le vrai avantage pour le pays dans ce cas de figure et dans cette future élection, c’est que nous pourrons, de toute façon, s’attendre, à une équipe dirigeante qui a pris le temps de bien se préparer pour gouverner le pays à l’issue de l’élection présidentielle.

Pour moi, un candidat sérieux ayant la capacité de gagner une élection est un candidat qui remplit les cinq (05) conditions fondamentales et interdépendantes suivantes : (1) avoir un parti ou une structure organisationnelle de base ayant une ramification territoriale complète ; (2) avoir une offre politique ou un projet à défendre pour le pays et le peuple ; (3) avoir un financement nécessaire pour mener une campagne électorale à hauteur de ses ambitions ; (4) bénéficier d’un appui – inavoué ou pas – des structures d’influences étrangères (que cela plaise ou pas, c’est comme çà) et (5) avoir une équipe de campagne structurée par un savant dosage de critère ethnique ou régional.

D’autres critères, mais que je ne considère pas comme fondamentales, peuvent s’y ajouter comme : le « charisme du candidat » ou encore « la maitrise des outils de communication ».

La société civile

En générale, j’apprécie le dynamisme de la société civile malgache, car on sait qu’elle existe, qu’elle est très active et c’est très bien pour la démocratie.

Le seul bémol que je pourrai émettre c’est que souvent, sinon toujours, une fois qu’un ou des membres de la société civile intègre(nt) le pouvoir, il (s) semble(nt) oublier tous les principes de gouvernance et de bon sens grâce auxquels ils ont été écoutés et appréciés lorsqu’ils étaient de simples membres de la société civile. Car une fois en charge des responsabilités étatiques, ils se recroquevillent dans une posture tolérante par rapport à tous les abus et déviances politiques qu’ils ont dénoncés lorsqu’ils étaient membres de la société civile.

Cet état de choses diminue la crédibilité que l’opinion porte sur la société civile sinon réduit son influence sur cette opinion qui a, pourtant, besoin de son éclairage pour assimiler l’environnement politique dans lequel elle évolue.

Question 12 : cette année est censée être une année électorale. Croyez-vous qu’il y aura des élections cette année ?

Oui. J’y crois. Il y aura des élections, en tout cas présidentielles, pour cette année. Je ne crois pas que le pouvoir osera commettre une faute inutile en violant la Constitution le dernier jour de son mandat, car il pourrait ne plus avoir le temps de la réparer. Bien sûr, il pourra le faire, mais il sait que toute faute commise au moment où il ne le faut pas constitue toujours une « faute de trop », donc forcément nuisible pour celui qui le commet.

Et, à regarder objectivement toutes les préparations politiques qui ont cours, tout porte à croire que le régime se prépare sérieusement à une élection pour cette année et il semble clairement qu’il compte bien la gagner, sachant bien que, en face, l’alternative se montre, elle aussi, prête à en découdre.

Question 13 :  que pensez-vous pour les législatives à Antalaha, serez-vous candidat ?

Les élections législatives, par contre, pourraient être organisées pour l’année 2019 et non cette année.

À cette question je répondrai ceci : la ville d’Antalaha a besoin d’un législateur qui sache édicter des lois pour soutenir le développement de Madagascar et un élu qui soutient en tout point les actions de développement des Maires, sans lequel appui il n’y aura aucun développement à espérer, et le statut même de l’élu perdra son sens. En conséquence, une candidature issue de notre équipe ne souffrira d’aucun doute. On se prépare à cette échéance avec tous les scénarii possibles, du meilleur au pire. On verra.

Question 14 : vous qui avez bien vu et vécu l’expérience (plus ou moins réussie) à Antalaha, selon vous, comment faire pour que Madagascar puisse se développer ? S’agit-il d’une question d’hommes, de système, de mentalité ou quoi ? Comment dire aux élites qu’il n’y a ni énigme ni paradoxe, mais des situations claires et logiques sur lesquels on pourra tisser une solution aussi logique que claire permettant au pays de se développer ?

« Allons-nous donc continuer comme l’ivrogne qui refuse de chercher sa clé là où elle est réellement tombée, mais s’entêtant continuellement à rester sous le réverbère pour le simple fait que c’est le seul endroit éclairé nous épargnant la douloureuse peine de chercher dans l’obscurité et satisfaisant plutôt et uniquement notre confort oisif, mais suicidaire ? […] il nous faut l’émergence d’une élite non discriminante et soucieuse sincèrement du sort de la population et celui du pays. Sinon on continuera à périr à petit feu…de manière évidente et non énigmatique ».

Je l’ai dit et je le répète : le problème de Madagascar ne relève pas d’un système politique défaillant, ni d’homme incompétent pris individuellement, et encore moins de l’influence néfaste de l’étranger.

La pauvreté de Madagascar est la conséquence d’un continuum de production permanente d’une « pensée politique suicidaire » qui anime nos « élites discriminantes » qui ne soucient point du sort du pays ni de celui de la population qu’elles sont censées administrer. Au contraire, elles sont éternellement obsédées par l’assouvissement de leurs propres intérêts. Or, ces élites ont le pouvoir et le privilège d’influencer (sur) et de gouverner notre société (malgache) « originellement divisée » à cause de l’usage excessif de la culture déviante de la fourberie, de la perfidie et du suicide collectif (culture d’Ikotofetsy sy Imahaka) que ces élites, elles-mêmes, entretiennent et promeuvent, puisque cette culture les nourrit et permet de maintenir la population dans l’abrutissement.

Pris individuellement, ceux qui ont dirigé le pays depuis 1972 ne sont pas mauvais en soi, mais des hommes très compétents, dont certains sont d’une probité irréprochable voire de très intègre et des patriotes notoires.

Mais pris dans le collectif, la « pensée politique discriminante » les ont envahis, comme le vin envahit le corps de celui qui le boit, soit par volonté intrinsèque propre à certains, soit par conviction, ou simplement par le « silence/tolérance », ou par imprudence coupable des uns et des autres…mais dont les résultats ont conduit à la destruction du pays.

Et cette destruction continue parce que jamais on n’a prêté attention à sa cause « réelle » (préférant s’occuper des causes superficielles), tout simplement parce qu’on se complait dans le confort relatif du statu quo.

Ainsi on se complait dans l’attitude de « l’ivrogne et le réverbère » : « l’ivrogne qui cherche ses clés au pied du réverbère, non parce qu’il les a perdues à cet endroit, mais « parce qu’ici du moins, on a de la lumière pour chercher… ».

Je récite des exemples pour étayer mes dires: on sait que la décentralisation est indispensable au développement de Madagascar. Mais pourquoi ne le fait-on pas ?

On sait également qu’il suffit de lutter contre les évasions fiscales (notre fiscalité s’appuie surtout sur les droits de portes, donc facile à contrôler), pour augmenter notre taux de pression fiscale, conditionnant l’accroissement de notre richesse. Pourquoi on n’y arrivera pas ?

La Mairie d’Antalaha que je dirige a démontré qu’elle a pu doubler ses recettes fiscales en seulement deux ans, pourquoi ailleurs cela ne le sera pas ?

Même le secteur dit « informel » est « fiscalisable » puisque ce secteur paie « l’impôt synthétique » (2è source fiscale de la commune d’Antalaha).

On sait que les efforts de gouvernance doivent être encouragés, pourquoi ceux qui déploient des efforts sont, au contraire, « bloqués », « sabotés » ?

La Mairie d’Antalaha aussi offre, dans ce cas, une illustration parfaite. Pourquoi on ne récompense pas les efforts ?

Le goût de la convoitise et le degré de l’égoïsme de nos élites sont trop forts et trop intenses pour qu’elles oublient l’essentiel de leur mission: se soucier du sort du peuple et de celui du pays.

On gaspille l’argent public, on mendie tous azimuts alors que notre pays est censé détenir toutes les richesses qui lui sont nécessaires pour avancer. Alors, osons-nous dire que toutes les élites dirigeantes depuis 1972 sont « réellement » des incompétents ? Je ne crois pas.

C’est pour cela que je m’oppose à la dernière conclusion des économistes sur le livre : Madagascar : « énigme et paradoxe ».

Pourtant, Christian Morel a souligné les principes «  des décisions absurdes » ; l’économiste Axel Kabou a tenté de soulever la contradiction de l’Afrique dans son livre « Et si l‘Afrique refusait le développement » ?

Mieux, la culture malgache laisse apparaitre la prééminence du « complexe de Caïn » (beaucoup de proverbes le véhiculent dans notre propre conscience collective) qui est fort nuisible pour une « vie bonne en société » ; on sait très bien la destruction collective sinon suicidaire qu’engendre la culture d’Ikotofetsy sy Imahaka que l’on érige, encore et toujours, comme étant une sainte valeur. Alors que cette culture fait clairement l’apologie de la perfidie et de la roublardise et incite à « mentir » à « tromper », « à trahir », plutôt qu’à promouvoir « l’honnêteté », à défendre la « vérité » et à cultiver la « sincérité ».

 Jamais je n’ai entendu nos « élites » dénoncer cette culture. Jamais. Pourquoi ?

« Jamais je n’ai entendu les « élites » dénoncer avec véhémence la culture d’Ikotofetsy sy Imahaka (cette culture fondamentale de la société malgache, mais qui fait l’apologie de la perfidie et du suicide collectif). Jamais. Pourquoi ? »

Pourquoi on néglige ces pistes pour essayer de comprendre « le paradoxe malgache » ?

Allons-nous donc continuer comme l’ivrogne qui refuse de chercher sa clé là où elle est réellement tombée, mais s’entêtant continuellement à rester sous le réverbère pour le simple fait que c’est le seul endroit éclairé nous épargnant la douloureuse peine de chercher dans l’obscurité, là où la clé est vraiment tombée, et satisfaisant en conséquence notre confort oisif et suicidaire ?

Refusons-nous toujours, comme Jonas, d’accomplir la mission qui nous a été destinée, à savoir « se soucier du sort de la population », en préférant assouvir notre confort personnel ?

Et bien, cette méthode Coué-là ne fonctionne pas. Elle n’a jamais fonctionné, et ne fonctionnera jamais.

Nous avons eu 50 ans pour l’attester. Combien d’années nous faut-il encore pour s’en apercevoir et, pour que nous décidions enfin de changer les choses ?

En disant cela, mon rôle c’est d’essayer, autant que je peux, d’orienter la réflexion sur ce que je crois être le « problème » du pays : comme disait Edgar Morin, il nous faut une réforme de la pensée politique. Imposer le paradigme de l’honnêteté », de la « sincérité », de « l’unité » et de la « volonté inébranlable de se soucier du sort de la population et de l’intérêt collectif » au détriment de nos égoïsmes individuels.

En dirigeant la ville d’Antalaha j’en ai fait (et je continue de le faire) l’expérience, et pour le moment mes convictions me donnent raison, en tout point.

Propos recueillis par Jao Andriafanjava

A propos de l'auteur

Parfois freelance, souvent autodidacte, résolument indépendant, je suis passionné par les relations humaines, la politique et les nouvelles technologies que je conçois comme un outil et un vecteur d'émancipation.

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