mardi 21 novembre, 2017

Quelle issue face à la menace de la pensée unique ?

Madagascar Vie Quotidienne

Madagascar, une culture en péril déclare le père jésuite Sylvain Urfer : « Pour Madagascar, l’heure est aux défis. Celui d’une vie politique à réinventer, celui d’une prospérité économique à fonder, celui d’une justice sociale à instaurer. Mais ces défis ne peuvent être relevés sans que soit abordée une question fondamentale dont toutes les autres dépendent : celle de la culture. »[1]

Ces propos constituent pour nous un paradigme essentiel nécessaire à l’élaboration de toute réflexion sérieuse sur la vie sociétale malgache et nous servent également de socle pour toute analyse de la vie politique.

Les manœuvres politiques du régime actuel doivent être analysées et décortiquées sur la base de ce paradigme. Ces manœuvres répondent-elles aux défis suscités, ou au contraire, le régime les exclu-t-il en faisant l’exact contraire de ce qu’il faudrait, et donc, en pratiquant et en imposant, encore et toujours les mêmes déviances politiques que celles constatées par le passé. Retour de l’exclusion, de la pensée unique, de la censure, des entraves aux libertés et aux droits fondamentaux de l’homme, en somme une nouvelle forme de dictature, dans l’éternel dessein, pour une poignée d’arrivistes et d’opportunistes, de mieux se saisir du pouvoir et de le confisquer.

Comprendre les obsessions du HVM : perdurer au pouvoir en profitant de la faillite des élites

Avant tout il faut être conscient que le HVM a clairement l’intention d’inscrire son action et son obsession de confiscation du pouvoir dans le temps. Croire qu’il suffit de constater à quel point ce régime est illégitime, à quel point son incompétence est notoire et penser qu’il ne durera pas, c’est se tromper lourdement. C’est également se tromper de stratégie face à une démocrature qui s’installe doucement, mais sûrement. L’état de délitement culturel et intellectuel de la société malgache favorise et facilite ce type de déviance anti démocratique.

Une Démocrature est un néologisme inventé par l’écrivain uruguayen Edourdo Galeano à partir des mots démocratie et dictature pour désigner un régime politique qui camoufle sa nature dictatoriale par des expédients démocratiques (notamment les élections). Max Liniger-Goumaz en a fait un titre pour un de ses livres – La démocrature : dictature camouflée, démocratie truquée (1992), L’Harmattan.

La vulnérabilité de la population, la pauvreté ambiante, la désorganisation de la classe de l’opposition, la faillite des intellectuels et des élites, sont autant d’éléments favorables à la généralisation et à l’accélération des pratiques déviantes auxquelles s’adonne le HVM. Cette désintégration de la société malgache constitue également le terreau dans lequel le HVM a l’intention d’implanter fermement ses racines, dans le seul but de perdurer coûte que coûte au pouvoir et d’en tirer un profit maximum.

Les erreurs stratégiques : croire à la possibilité d’un Coup d’État, à une insurrection populaire, et à l’intervention de sauveurs étrangers

Face aux erreurs répétitives du régime, sinon à ses abus de pouvoir récurrents et flagrants, certains, dans la classe politique, pense que le HVM finira par chuter rapidement. D’autres seraient tentés de croire qu’il serait possible de précipiter cette chute en s’essayant à des manœuvres illégales comme fomenter un coup d’État militaire, ou en se fiant à la possibilité d’une insurrection populaire qui balayera le pouvoir par la rue, ou encore via la création de nombreux foyers de tensions pour rendre Madagascar ingouvernable.

Fonder des espérances sur ce type d’événement serait une erreur, aux résultats stériles. D’abord parce qu’un coup d’État est difficile à mettre en œuvre dans un pays qui tourne à peine la page d’un autre coup d’État. Mais surtout, la transition qui en a résulté nous a démontré que ce moyen d’accession au pouvoir est unanimement condamné par la communauté internationale, et dont le coût en vie et en destruction matérielle rend septique la population et l’opinion publique en général.

Ce scepticisme découle du fait que la population se sent de plus en plus dupée, utilisée à des fins politiques pour qu’un tout petit groupe de personne puisse se saisir des rênes du pays sans que cela n’engage leur responsabilité une fois le pouvoir entre leur main. Dans le même temps, les difficultés de la vie quotidienne auxquelles cette même population est confrontée accaparent tout son temps et toute son énergie. Elle n’a donc pas l’intention de servir une fois de plus de chair à canon aux profits des politiciens de l’opposition.

Quant à la multiplication des foyers de tension politique et sociale, elle peut certes rendre le pays ingouvernable, mais cela ne signifie pas pour autant que cela soit capable de faire tomber le régime. L’exemple de l’État failli nous démontre que malgré une crise politique grave, c’est la population qui subit les conséquences et rarement ceux qui détiennent le pouvoir.

Par ailleurs, certaines personnes pensent que la communauté internationale doit s’ingérer davantage dans les affaires nationales malgaches, ne serait-ce que pour empêcher que l’actuel régime ne sombre dans la dictature qui est, un expédient politique contraire aux objectifs principiels que nous enseigne (et semble défendre) la grande famille de la Communauté internationale. Y croire, c’est, aussi commettre une erreur grave, car comme le disait le politologue américain, Gene Sharp, ce serait vain que de croire aux « sauveurs étrangers » pour aider les combattants de la liberté à chasser les dictateurs. L’ingérence de la communauté internationale dans les affaires internes d’un pays a ses limites. Pire, et souvent, la communauté internationale préfère « l’ordre » qu’impose une démocrature (un régime « démocratique », dans le seul sens où ses dirigeants sont issus des urnes) plutôt que le désordre. La communauté internationale semble juger la « légitimité » d’un régime donné, non pas par rapport aux pratiques politiques internes qu’il impose à son peuple, mais plutôt par la nature avec laquelle il a pu accéder au pouvoir, en l’occurrence ici, les urnes.

Ceci étant, toute tentative qui vise à chasser du pouvoir un régime, aussi dictatorial soit-il, en dehors de la voie des urnes ne séduit pas la communauté internationale, et donc, n’obtiendra jamais son adhésion. Sauf cas véritablement exceptionnel comme, par exemple, l’existence d’une menace réelle d’une guerre civile ou d’une catastrophe humanitaire. Nous n’en sommes pas encore là.

L’inefficacité de la conférence nationale : le discrédit des organisateurs, la conviction douteuse des acteurs

D’autres pensent qu’il faudrait envisager un processus basé sur une conférence nationale (comme une rencontre au sommet des quatre anciens chefs d’État incluant Marc Ravalomanana) dans le but de raviver l’unité nationale et d’établir les bases d’une nouvelle pratique de la politique.

Même si l’idée est noble et l’intention louable, croire à l’effectivité – surtout à l’efficacité – d’une telle conférence serait une gageure, car la classe politique et les tenants d’une telle proposition sont des personnes qui souffrent manifestement de « légitimité » politique, pire, d’un déficit de crédibilité avérée.

En effet, quand on passe en revue les promoteurs de ce type de projet, on constate qu’il s’agit le plus souvent d’acteurs politiques en rupture de ban, sans postes et qui, comme pour tenter de se refaire une virginité politique, s’octroient le droit d’initier ce genre de conférence dans le dessein de se retrouver au-devant de la scène politique, de manœuvrer pour que si leur stratégie fonctionne, ils puissent intégrer un éventuel schéma de gouvernement d’union nationale. Autrement dit, les convictions profondes qui animent ces acteurs politiques sont douteuses, cela d’autant plus qu’on constate une incohérence d’objectif entre les différentes entités qui adhèrent à ce type de projet. Cette absence de crédibilité des acteurs et des défenseurs de la conférence nationale, l’illisibilité de leur message, font que ce projet ne séduit pas l’opinion publique et ne convainc pas la communauté internationale qui aurait pu y apporter caution morale et financière.

Les médias pris au piège par le storytelling du gouvernement

Censurés, intimidés, tenus par la bride, les médias luttent, tant bien que mal, pour se soustraire du système coercitif que leur impose le régime. Manifestement, la pensée unique est en train de triompher dans l’opinion publique. La radio et la télévision nationale sont verrouillées, les lois limitant la liberté d’expression foisonnent et gagnent en proportion jamais atteinte depuis l’indépendance. Des journalistes sont même envoyés en prison pour servir d’exemple.

Les journalistes ont beau s’indigner, s’organiser pour tenter de lutter contre ce qu’ils désignent par « dictature rampante », ils se retrouvent esseulés, car abandonnés dans leur combat du pot de fer contre le pot de terre, par les élites, la société civile, qui eux-mêmes sont confrontés à une faillite généralisée. Quant à l’opposition politique, elle n’a tout simplement pas d’existence, le vide sidéral. Par conséquent et sans qu’ils s’en rendent compte, les médias sont entrainés contre leur gré, dans le manœuvre bien connue du storytelling qui consiste pour le régime en place, en tant qu’unique source, de faire et de fabriquer les événements que les journalistes sont censés reproduire et commenter. C’est donc le régime qui « établit » l’agenda des journalistes qui n’ont d’autres choix que de publier dans leurs colonnes que ce que le régime veut bien leur donner.

Par ailleurs, la faillite des élites et de la classe politique de l’opposition est telle que les évènements les concernant sont de peu d’importance, car elles ne produisent ni d’alternative, ni de construction politique sérieuse, ni de propositions concrètes susceptibles d’inquiéter le régime.

Or, en véhiculant les informations et les évènements « dictés » exclusivement par le régime, les médias, sans le savoir, véhiculent eux-mêmes cette « pensée unique ». Telle est la logique du storytelling : c’est le régime, seul, qui raconte l’histoire du pays durant son mandat.

Le devoir de se focaliser entièrement sur l’élection communale

Conscient de cette situation qui lui est, complètement, favorable, le HVM (malgré les critiques qu’on pourrait lui asséner, mais à chaque fois effacées par l’absence douloureuse d’une alternative sérieuse, à cause de la faillite des élites et de la classe politique) est confiant quant à son avenir, il pourra perdurer et faire tout ce qu’il veut sans rencontrer d’obstacles sérieux.

Cependant et également conscient de son état de déficit chronique de légitimité, le HVM mise sur (et donc prépare) l’élection communale prochaine pour gagner en légitimité et, ainsi, rendre « légitime » toutes ses actions politiques.

Cette élection est fondamentale dans le sens où elle servira de base à toutes les autres élections à venir : les sénatoriales, les régionales et les provinciales. Le projet de loi sur la décentralisation que vient d’adopter l’Assemblée nationale prévoit justement que les membres à élire dans les élections sénatoriales, régionales et provinciales, le seront au suffrage universel indirect. Autrement dit, ils seront élus par des « Grands électeurs » dont les Maires et les conseillers municipaux qui constitueront la grande part des votants.

Ceci étant, gagner les Mairies (et donc des Maires et des conseillers municipaux) sera une occasion pour le HVM de se constituer une redoutable réserve de Grands électeurs. C’est pourquoi il prend son temps pour organiser les élections communales. D’une part, il balkanise la Capitale, qu’il sait contre lui, dans l’espoir de gagner le plus de « conseillers municipaux » possible – environ une centaine – (à défaut des Maires qui ne seront qu’au nombre de six – en sachant le principe d’un homme une voix, donc, seul le nombre de voix compte). D’autre part, il concentre, également, sa stratégie dans les régions côtières censées être inaccessibles à ses adversaires désignés (le MAPAR de Rajoelina et le TIM de Ravalomanana) et orphelins de leaders politiques côtiers, en s’appuyant sur le statut de ses membres ministres qui pourraient agir en potentats locaux dans ces contrées lointaines, afin de brasser le plus de voix possible lors des élections communales. Mieux, il est fort à parier que la HVM sera le mieux doté en termes de puissance politique (financement, matériel, hommes, utilisation de l’appareil d’État, etc.) lors de ces élections.

Risque de pensée unique, commenter l’éviter en construisant une classe politique d’alternative sérieuse et de conviction

Hélas, il n’y a pas beaucoup de solutions. L’état de faillite de ce qui reste de l’« élite », la désorganisation de l’opposition, la vulnérabilité de la population, etc. font que le régime peut croire, à juste titre, à une victoire facile. Ni ses abus, ni son incompétence, ni ses erreurs n’altèreront cette victoire annoncée pour le HVM. La communauté internationale, plus soucieuse d’un retour à l’ordre constitutionnel et public qu’au désordre né d’un éventuel coup d’État ou d’une hypothétique insurrection populaire, ne pourra rien faire d‘autre que d’accompagner le régime dans ses actions, cela en dépit des constations sociales ou des foyers de tensions internes, aussi nombreuses soient-elles.

Seule l’émergence d’une alternative politique pourrait changer la donne. Cette alternative devra s’organiser rapidement si elle veut faire barrage à l’hégémonie et aux visées liberticides du régime en place. Elle devra impérativement prendre part aux élections communales pour se doter d’une légitimité électorale (l’onction populaire) sans laquelle toute action d’envergure serait vaine.

Elle devra s’imposer grâce à ses idées, à son projet, mais aussi grâce à l’engagement et à la conviction profonde de ses futurs membres qui consistera à servir les intérêts du pays et de se préoccuper du sort peu enviable de la population. Il s’agit donc de parvenir à un construit politique différent de ce qui existe actuellement et que l’on sait peu propice au développement tant attendu.

Cependant, cela ne se déclare pas, mais s’organise. Cela ne s’invoque pas par des vœux pieux, mais se construit. Cela ne se discute pas, mais s’impose.

Comme l’affirme Sylvain Urfer : « Si les changements ne peuvent intervenir que sur le long terme, c’est dans l’urgence du quotidien qu’ils doivent être initiés ». À bon entendeur

[1]Sylvain Urfer, Madagascar : une culture en péril ? mai 2012, no comment éditions

A propos de l'auteur

Parfois freelance, souvent autodidacte, résolument indépendant, je suis passionné par les relations humaines, la politique et les nouvelles technologies que je conçois comme un outil et un vecteur d'émancipation.

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