dimanche 30 avril, 2017

Qu’est-ce que la corruption ? Coût et conséquence politique, économique et social

Madagascar Activitée Informelle

Sommaire

Souvent évoquée mais jamais véritablement explicitée, la corruption est largement visible dans plusieurs compartiments du quotidien des Malgaches. Elle est majoritairement le fait d’une élite privée – certes minoritaire – qui la conceptualise, l’organise et la pérennise dans le dessein d’en tirer un profit maximum au détriment du reste de la population que l’on maintien dans un état quasi végétatif.

Malheureusement, l’État n’est d’aucun secours car tout autant que le secteur privé, le secteur public est gravement gangrené car sous la coupe réglée d’une petite bourgeoisie surannée, rongée par la cupidité et fortement corporatiste. Des fonctionnaires zélés qui s’approprient et règnent en maitres absolus sur les biens publics dont ils font commerce, se passant le flambeau de génération en génération, de famille en famille, de cercle de connaissance en cercle de connaissance, interdisant et décourageant toute possibilité de renouvellement d’un fonctionnariat que l’on sait pourtant irresponsable, improductif et en dégénérescence car frappé d’une forme de consanguinité.

La caractéristique commune à ces différents acteurs c’est l’impunité quasi-totale dont ils bénéficient. L’inexistence d’une justice indépendante avec des magistrats et un personnel judiciaire tout aussi corrompus, ajoute à la déliquescence de la société malgache.

Quant aux politiques, leur démission face à la généralisation de la corruption n’est un secret pour personne. Tout au contraire et à l’instar des fonctionnaires, entrer en politique, c’est s’offrir l’occasion d’intégrer un système bien établi de raquette en tout genre, d’achat de voix, de mercenariat et de prédation sur le bien commun et les richesses nationales.

Cependant et si on veut un jour agir pour éradiquer ou tout du moins réduire l’impact de ce phénomène, il faut commencer par en connaitre les ressorts, les tenants et les aboutissants, ainsi que les conséquences qui s’avèrent être dévastatrices. L’objet de cette publication est d’éclairer l’opinion publique malgache sur ce qu’est la corruption, ces différentes facettes, et de faire prendre conscience que des solutions sont possibles, le développement du pays en dépend.

En effet deux choix s’offrent à nous : soit nous contenter des discours d’intention, soit prendre véritablement nos responsabilités.

D’un côté et à l’occasion de l’élection d’un nouveau président – dans la forme et non dans le contenu – nous avons eu à faire à une floraison de discours certes de qualité et plein de bonnes intentions mais totalement en décalage avec la réalité de la situation, des agissements et des traditions bien ancrées de la classe politique et des acteurs économiques. La collusion entre ces deux mondes mus et alimentés par des intérêts communs et cimentés par la corruption, a été dévoilée au grand jour à l’occasion de marchandages politiques en vue de contrôler l’Assemblée Nationale. Si l’urgence pour une frange de l’opinion publique – connectée et au fait des réseaux sociaux – a été de faire le « buzz » autour de ce fait grave en le tournant en dérision dans un concours de bouffonneries tout aussi vaseuses les unes que les autres ; la réaction la plus salvatrice et saine aurait dû être de s’indigner et de dénoncer vigoureusement ce qui n’est rien d’autre qu’un déni de démocratie dont personne n’en sortira indemne, même ceux qui pensent que l’on peut rire de tout.

La prise de conscience doit maintenant se faire et un combat acharné doit être engagé contre la corruption car il est évident que c’est ce mal endémique à Madagascar qui préside et motive toutes les interactions qu’elles soient politiques, économiques ou sociales, et maintien le pays dans les tréfonds des classements mondiaux en termes de gouvernance politique et de développement économique et social.

Le changement politique de 2009 a rapidement été détourné de ses buts et de ses objectifs à savoir : l’assainissement de la société malgache. Malheureusement ceux qui se sont saisis du pouvoir se sont révélés tout aussi destructifs que celui qui en a été dépossédé, avec un comportement de prédation auquel s’ajoute une irresponsabilité patente.

Même si des élections ont finalement eu lieu et présentées comme la solution ultime, celles qui doivent remettre Madagascar sur le droit chemin – comme partout dans le monde où il y a eu crise politique –, les circonvolutions et les compromissions de la communauté internationale – fortement impliquée dans le processus de sortie de crise – n’ont fait que renforcer les différentes factions politiques en présence, avec au bout du compte un scénario catastrophe qui ne cesse d’empirer de jour en jour.

Le véritable changement ne pourra s’opérer qu’avec l’émergence d’une alternative politique crédible, mue par des valeurs et une éthique imperméables à toutes formes de corruption, responsable et animée par un leadership au service de l’intérêt commun, garante de la séparation stricte des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires.

1/ Définition communément admise de la corruption

La corruption est l’utilisation, le détournement, la perversion abusive d’un pouvoir reçu par délégation à des fins privées comme l’enrichissement personnel ou d’un tiers (famille, ami…).
Elle consiste pour toute personne qui bénéficie d’un pouvoir de décision, que ce soit un homme politique (élu), un agent public (fonctionnaire), un médecin, un juge, un arbitre sportif, un salarié d’entreprise privée…, de s’abstenir de faire ou bien de faciliter quelque chose, du fait de sa fonction, en échange d’une promesse, d’un cadeau, d’une somme d’argent, d’avantages divers.

On distingue deux types de corruption :

– La corruption active pour l’auteur de l’offre de promesse, de présents, d’avantages…
– La corruption passive pour celui qui, du fait de sa fonction, accepte ou sollicite cette offre.

2/ Quelles sont les causes et le fonctionnement de la corruption ?

Gouvernance et corruption

Souvent bien implantée, parfois incontournable ou imposée et assimilée comme faisant partie intégrante de la culture comme c’est le cas à Madagascar, la corruption n’est pourtant jamais un acte anodin, puisqu’elle impacte toujours de façon négative le fonctionnement de la société qu’elle contribue à affaiblir, à déstructurer, à priver de ses repères et de ses valeurs.

Dans beaucoup de pays la corruption fait partie du quotidien. Elle est assumée comme un comportement normal et se pratique de manière confiante et tranquille. Elle semble même être devenue un attribut de socialisation au point que ses mécanismes s’insinuent dans chaque acte social et peu sont les personnes qui s’en offusquent.

Cette tendance à banaliser la corruption dans la vie quotidienne tire son explication essentiellement de la « logique du don » qui, selon certains chercheurs, caractérise la société primitive au sein de laquelle l’axe « donner-recevoir-rendre » constitue un des socles du code social. Par exemple, dans la tradition malgache, les offrandes sont souvent considérées comme une marque de reconnaissance qui exige une contrepartie (un bien, mais de plus en plus en numéraire) en faveur de celui qui donne.
Certains proverbes malgaches le véhiculent comme étant une notion de valeur qu’il faudrait intégrer dans le code devant régir la société : « Vola adala tompony ». Littéralement, « argent appartenant à un fou ». Ce qui signifie qu’on incite les gens à prendre l’argent qu’un tiers distribue à tort et à travers car considéré comme inoffensif pour celui qui le reçoit. Or, ce type de don (qui n’est pas le fait d’un fou) suppose toujours en arrière plan une contrepartie. Ce type de réflexe continue de perdurer de nos jours notamment lorsque des politiciens véreux achètent la conscience des électeurs (économiquement démunis). Il n’est pas rare d’entendre certains leaders politiques dire de « prendre l’argent des fous » pendant la propagande, et d’inciter les électeurs à faire une entorse à leur conscience en ne faisant par le choix de la raison, mais celui dicté par le pouvoir de l’argent. Ce qui est absurde et source de perversion lors des élections.

Sauf que, cette logique du don qui codifie le comportement de la société, flirte avec la corruption lorsque les besoins insatisfaits explosent ou lorsque la pauvreté l’exacerbe, car cet état de vulnérabilité et de dénuement pousse l’individu à s’accrocher au don, seul mode de survie possible et envisageable. D’autant plus que ce mode de vie facilite souvent l’harmonisation de la société et empêche l’émergence de conflits sociaux. Raison pour laquelle, la lutte contre la corruption dans les pays pauvres doit de tenir compte de ce type de paramètre et de la frontière ténue entre le don et l’incitation à la corruption.

Par ailleurs, on a pendant longtemps considéré la corruption comme un symptôme accessoire, un épiphénomène, une excroissance, mais quoi qu’il arrive et malgré cet aveuglement ou cet arrangement avec la réalité, c’est le fonctionnement ou le dysfonctionnement de la société qui est en cause.

On dit également de la corruption qu’elle trouve sa source dans la délégation du droit de propriété.
Autrement dit, à chaque fois que vous gérez votre propre richesse, vous n’avez aucune chance d’être corrompu. En revanche, dès que vous administrez la fortune d’autrui, généralement un bien public (le bien public a comme propriétaires vous et moi en tant que contribuables) vous devenez potentiellement une personne corruptible.

La corruption peut-être comparé à un marché. Elle se manifeste généralement sous forme de contrat tacite, un contrat qui appelle un système de prix nécessitant donc l’existence d’un marché qui fonctionne sous l’action simultanée des « offreurs » (corrompus) et des « demandeurs » (corrupteurs) et des opportunités de leurs échanges.

C’est ainsi que les causes de la corruption tiennent aux comportements opportunistes d’agents (individus, personnes) qui cherchent à maximiser leur transaction ou leur profit net – en échange de pots-de-vin versés –, comme par exemple celui de payer pour obtenir rapidement un service qui en temps normal serait gratuit. Ce type de comportement favorise l’émergence et la pérennisation d’un marché de la corruption où s’échange illégalement, et sous la contrainte de sanctions, des biens – le plus souvent publics – contre des pots-de-vin.

La corruption tient aussi aux divergences d’intérêt qui existent entre les corrompus et les corrupteurs et au fait que l’asymétrie d’information (l’information à un prix et peut être coûteux en argent mais aussi en temps) en faveur des corrompus leur laisse une forte marge de manœuvre discrétionnaire (pouvoir d’agir, de s’abstenir ou de décider en fonction d’une appréciation d’opportunité) dans leurs comportements. Il est ainsi plus facile pour le corrompu d’utiliser ce pouvoir discrétionnaire et cela d’autant plus qu’il possède une situation de monopole le rendant incontournable pour monnayer des faveurs à des agents tiers (individus, personnes) dont les gains et les pertes dépendent de lui.
La corruption nécessite donc une alliance entre deux acteurs, sauf qu’elle se fait toujours au détriment de la victime (le corrupteur).

Par ailleurs, les opportunités de corruption existent à tous les niveaux de la hiérarchie, de la plus haute fonction publique au niveau le plus bas de l’échelle. C’est ce que l’on désigne par grande et petite corruption. Les firmes (entreprises), les groupes de pression (lobbies), les citoyens tentent de maximiser leurs profits nets en échange de pots-de-vin, les fonctionnaires leurs revenus illégaux, et les hommes politiques leur pouvoir (réélection ou clientèle) ainsi que leur enrichissement. Les membres de l’élite s’enrichissent et avec les pots-de-vin récoltés lors des opérations de corruption, les autorités politiques mettent en place des réseaux de redistribution clientéliste qui leur permettent d’accéder ou de se maintenir au pouvoir en achetant des soutiens politiques.

Tout ceci n’est possible et n’est facilité que parce qu’il existe une défaillance et donc une faiblesse dans la gestion des affaires publiques (mauvaise gouvernance) et une dégradation de la notion de délégation du droit de propriété. Les fonctions régaliennes – ce qui est définitivement le cas à Madagascar – sont massivement affectées. La justice, l’armée, la police, les douanes, les administrations fiscales sont très fréquemment corrompues (Cf. l’étude d’afrobaromètre de 2013, pour le cas de Madagascar). Cette corruption qui touche certains appareils de coercition comme la police, la justice ou l’armée permet aux organisations criminelles de développer leurs activités de prédation du secteur privé. Elle autorise même une symbiose entre ces organisations et le monde politique qui favorise les abus de pouvoir subis par les agents économiques. S’agissant des magistrats, des dispositions spéciales sont prévues par le Code pénal de certains pays du fait de la gravité de l’infraction. Celle-ci n’est alors plus considérée comme un « simple » délit mais comme un crime.

La petite corruption administrative est tellement répandue qu’il n’existe souvent plus d’alternative pour les acteurs économiques. De plus, la corruption est présente dans les programmes spécifiques au développement comme l’aide internationale ou la lutte contre la pauvreté.

Il faut également prendre en compte le fort degré de fractionnement ethnique, religieux ou régional d’un pays (Madagascar entre également dans cette catégorie), ce qui accentue l’importance des réseaux de redistribution informelle et leurs connexions par des alliances. Un type de comportement conceptualisé par de nombreux chercheurs (dont Jean François Bayard, ou Médard) montrant la conception néopatrimoniale de l’État selon laquelle celui-ci gouverne par des techniques d’allégeance et de soumission.
Les administrations sont alors sous la coupe et la pression permanente des pouvoirs politiques, claniques et familiaux ce qui limite évidemment l’application des principes de la méritocratie, car l’achat d’affectation dans la fonction publique à des postes qui permettent de prélever des bakchich devient la norme.

De plus, dans les pays en développement (PED) comme Madagascar, l’État détient le monopole de la coercition. Ce monopole n’est pas légitime puisque l’État fait le plus souvent une utilisation arbitraire de l’autorité publique. L’appropriation du patrimoine national pour un usage privé et le détournement de fonds publics par les politiciens et les hauts fonctionnaires y ont des effets directs et brutaux sur le développement.

Dans les régimes autoritaires ou dans les pays confrontés à des crises politiques internes, les systèmes de contrôle et de contre-pouvoir sont précaires, l’extorsion où s’entremêlent l’intimidation, la violence et la corruption y est fréquente. Généralement, il n’y a pas non plus de tradition – ou bien elles sont tout le temps remis en cause – de séparation des pouvoirs ni culture de l’expertise ni usage de la liberté de la presse – médias inefficaces quand ils ne sont pas corrompus et aux ordres – ou de mobilisation citoyenne et la prise de parole pour dénoncer la corruption.

Les comportements arbitraires et la faible légitimité de nombreux États – qui ne protègent pas les agents économiques et n’organisent pas la négociation entre ces mêmes acteurs – cèdent à des systèmes de substitution alternatif de protection ou de débrouillardise qui se fondent sur des réseaux tels la famille, le clan, l’ethnie, la religion, l’organisation criminelle et même la guérilla… Sont exclus de ces systèmes ceux qui n’adhèrent pas aux réseaux de protection locale par volonté (sens éthique) ou par manque de capacité (aucune ressource à offrir).

En outre, il découle de la répartition inéquitable des droits de propriété privés et publics un sentiment d’injustice vis-à-vis de ceux qui en sont exclus ou qui ne peuvent en profiter. De même quand de nouveaux droits ou de nouvelles faveurs visant à favoriser l’émergence d’une élite et qui ne profitent pas indirectement à l’ensemble de la population grâce à des mécanismes de création de revenus ou de redistribution, le risque est grand d’assister au développement d’un manque de loyauté des acteurs vis-à-vis des normes des pouvoirs publics.
La faiblesse des médiateurs indépendants (société civile, ONG) et des modes de représentation augmentent le pouvoir discrétionnaire des acteurs politiques et malheureusement, le coût en temps et argent décourage également la dénonciation des faits de corruption.

Cependant, ce qui n’est pas rassurant, on a observé que les régimes politiques même quand ils se démocratisent, se fondent encore sur le clientélisme et le patrimonialisme (autocratie/oligarchie) ou le corporatisme.

Une inadaptation du droit peut également favoriser la corruption. A ce titre, les règles formelles (lois/règlementations) devraient être en constante évolution pour s’adapter à la rapidité des transformations. Plus les règles formelles sont vagues, rigides ou inadaptées, plus les arrangements informels dirigent les actes et les choix des agents économiques. Par ailleurs, de nombreuses lois ou règlementations sont mises en place pour permettre la prédation (procédures tatillonnes ou règlementations perçues comme illégitimes par les citoyens). Quant aux règles informelles, soubassement de la corruption, leur élaboration s’opère dans l’opacité et sans procédure de contrôle de leurs conséquences et de leurs effets globaux. La corruption est donc facilitée par un système judiciaire faible et non indépendant, ou par des organes législatifs inefficaces voire inexistants.

Corruption et économie

Dans les pays dotés de fortes ressources naturelles mais peu développés, les stratégies de rattrapage (politique et programme de développement) et la faiblesse des moyens déterminent un terrain favorable à la corruption. L’exploitation des ressources peut être une source de rentes dès lors que celles-ci sont vendues à un prix nettement supérieur à leur coût. Le versement de pots-de-vin est donc fréquent lors de la vente des concessions pétrolières et autres (terres cultivables).

De plus, l’on alloue des ressources publiques à des entrepreneurs réputés faibles et peu fiables, et qui ont une tradition d’accumulation primitive du capital. L’association de ces deux faits favorise l’émergence de la corruption.

Les politiques industrielles fondées sur des subventions, des dégrèvements fiscaux ou le contrôle du prix des inputs, créent des rentes pour le secteur privé. Les grands travaux d’infrastructures (routes…) donnent naissance à des contrats de marchés publics de très forte valeur et c’est dans ce contexte que la corruption peut aussi prospérer.

La rareté des biens publics (logement, place à l’hôpital, bourse d’étude) parfois indispensables incite les individus à payer un surprix pour un accès privilégié. En présence de prix libre (taux d’intérêt, taux de change, attribution de devises, produits de base subventionnés, logements), les biens qui se vendent aux prix administrés en dessous du prix de marché libre sont rares et la concurrence entre les agents économiques pour se les procurer favorise la corruption. La corruption déforme également le rôle allocatif de l’État parce qu’elle affecte la structure des dépenses publiques en faveur des programmes facilitant le prélèvement de pots-de-vin, et les « éléphants blancs », ces projets inadaptés et jamais aboutis se multiplient.

La faiblesse des salaires dans la fonction publique explique en grande partie la banalisation de la petite corruption. Plus le niveau des salaires de la fonction publique est inférieur à celui du secteur privé, plus la tentation de rattrapages illégaux sera puissante. Les opportunités de corruption deviennent alors la principale motivation pour rejoindre la fonction publique.

La corruption s’apparente également à une taxe illégale dont l’effet dépendra de la nature du service offert en contrepartie du pot-de-vin et de l’organisation de ce système fiscal parallèle (coûts de transaction dus à l’illégalité).

Selon certain courant (fonctionnaliste notamment) la corruption est une façon de graisser le système face à une bureaucratie envahissante et à une règlementation étouffant l’initiative privée ; quand d’autres pensent que la tolérance vis-à-vis de l’huile dans les rouages finit par faire oublier que ceux-ci sont parfois vétustes et mériteraient d’être changés.

Au niveau des entreprises, la corruption entraine une perte de revenus et conduit à une utilisation inefficace des ressources. Les cadres dirigeants passent plus de temps à négocier licences, permis, signatures et impôts avec les fonctionnaires. Elle augmente les coûts de transaction ainsi que l’incertitude comme elle nuit à l’investissement étranger et intérieur sur le long terme ; entraine une mauvaise répartition des talents en faveur des activités de recherche de rente, et fausse les priorités sectorielles ainsi que les choix technologiques.

La corruption détourne également les entreprises de la légalité, elle encourage les activités clandestines, facilite l’évasion fiscale, ce qui amoindrit les recettes publiques, de sorte que des impôts de plus en plus lourds frappent un nombre de contribuables de plus en plus restreints. Par ailleurs, la corruption est plus dommageable que les impôts, car les pots-de-vin sont payés ex ante alors que le paiement ex post des impôts permet de déclarer des pertes et de bénéficier de déductions. Cet état de fait explique la faiblesse du taux de pression fiscale dans les pays pauvres et leur difficulté à s’améliorer, proportionnellement à la prolifération des activités informelles qui échappent à tout contrôle dont notamment à la comptabilité nationale, seule à même de régir convenablement la répartition des richesses.

Sur le plan politique, la corruption génère de l’instabilité, elle porte atteinte à la légitimité de l’État. A cause de la corruption, certains régimes deviennent de plus en plus paranoïaques et leur niveau de corruption ne fait qu’augmenter. Ils font des compromis sur la démocratie en mettant en place des réformes qui, en réalité, n’en sont pas. Au bout du compte, la corruption conduit à l’agitation sociale et aux bouleversements politiques.

C’est ainsi que sur le plan sociétal la corruption entraine une détérioration qui peut prendre plusieurs formes comme la frustration, le désespoir et des formes survivalistes généralisés des comportements, le but étant de survivre au sein d’une société viciée, distordue. Cela a un impact énorme sur le travail. On constate alors une perte d’intérêt et un ralentissement du rendement des travailleurs, surtout dans le secteur public.

Comment lutter contre la corruption ?

Améliorer la gouvernance

Pour commencer à combattre la corruption et essayer de l’éradiquer, il est nécessaire de promouvoir l’État de droit, de protéger les droits de propriété, garantir la liberté de la presse, permettre et encourager la concurrence en politique. Dans le même temps, il faut imposer la transparence en particulier dans la politique (comme par exemple dans le financement des campagnes électorales). De même, il est essentiel d’avoir des mécanismes qui permettent aux citoyens de faire réellement entendre leur voix.
Autant de dispositifs politiques qui sont indispensables pour réduire la « contrainte » qui pèse sur la liberté des individus, contrainte qui les empêche d’assimiler facilement ce qu’est la corruption, alors même qu’il devrait la combattre et ainsi échapper à son emprise. C’est pour cette raison que la notion de liberté de l’individu est primordiale dans les principes républicains et démocratiques, et qu’elle fait partie de la priorité des bailleurs de fonds comme condition prioritaire pour l’obtention des aides. La bonne gouvernance devrait rendre chaque citoyen libre car c’est cette liberté qui l’aidera à s’émanciper. Un citoyen non-libre est moins émancipé, moins conscient de ses droits, et donc plus facilement perméable à la corruption.

Information et transparence

Pour être efficace dans la lutte contre la corruption, il est utile de pouvoir disposer de données pour mesurer et surveiller les progrès en matière de gouvernance et aider à la prise de décision en ce qui concerne la gouvernance et la corruption. La transparence est primordiale, la liberté de l’information doit être garantie par la loi.
En raison de leur fonction et de leur pouvoir discrétionnaire, les hauts cadres des administrations publiques doivent divulguer publiquement leurs avoirs.
Plus généralement, il est important de multiplier les indicateurs au niveau mondial et de renforcer le diagnostic au niveau de chaque pays.

Mondialisation, transparence et concurrence

La corruption n’est ni un fait idéologique ni le reflet d’une culture particulière. La mondialisation ou les privatisations ne sont pas plus coupables d’inciter à la corruption. Au contraire, la mondialisation peut aider à maitriser la corruption en augmentant la transparence et la concurrence.

Prévention et réformes systémiques

Souvent inclus dans les conditionnalités des bailleurs de fonds, les agences anti-corruption ont eu des résultats très mitigés. De même que les refontes juridiques traditionnelles n’ont pas toujours été efficientes. En lieu et place, la priorité doit être mise sur les mesures incitatives, la prévention, les réformes systémiques des institutions et des règlementations, en commençant par les institutions existantes publiques, privées, et la société civile.
L’efficacité de cette politique de prévention contre la corruption doit également tirer sa force dans l’effectivité de la lutte contre l’impunité. Car il n’y a meilleure pédagogie que l’exemple.

Implication citoyenne

La lutte anti-corruption ne pourra pas réussir si elle se limite à quelques agences gouvernementales. Elle implique la participation, la responsabilisation et le pouvoir d’influence de la société civile, des médias, de l’Assemblée Nationale, du judiciaire et du secteur privé. Il faut donc trouver des moyens innovateurs pour impliquer le citoyen ordinaire au niveau local, travailler avec les municipalités pour améliorer la gouvernance et maîtriser la corruption.
L’implication citoyenne exige également de refuser les discours au relent « corrupteur » comme nous avons eu l’habitude d’entendre de la part de ceux qui nous servent de référents moraux et qui, à cause du code social permissif de la corruption (comme l’excès sinon la perversion de la logique du don), trompent l’opinion et l’incitent inconsciemment à tolérer la corruption. Par exemple, dans une société majoritairement chrétienne comme Madagascar, on entend souvent les chefs religieux nous dire que : « Les chrétiens ne refusent pas l’aumône » (Ny kristianina dia tsy mandà fanomezana), justifiant (sinon banalisant) ainsi certains actes de corruption.

Politique nationale

Les réformes de l’État sont souvent mal perçues et difficiles à mettre en œuvre. L’élite privée se distingue régulièrement pas son opposition aux réformes de l’État en matière de gouvernance, c’est pourquoi les responsables politiques doivent faire preuve de leadership et d’une volonté sans faille pour empêcher une tentative de blocage des réformes par certains groupes publics et privés.

L’éducation de la masse n’aura aucun effet si les responsables politiques ne donnent pas également l’exemple. Tel est le dispositif national qui doit sous-tendre la lutte contre la corruption.

Note : Les données ainsi que les réflexions compilées dans cette publication sont en partie basées sur les études menées par l’OCDE, la Banque Mondiale, le CIPE, le CNES, El Mesbahi Kamal.

Jao Andriafanjava

A propos de l'auteur

Parfois freelance, souvent autodidacte, résolument indépendant, je suis passionné par les relations humaines, la politique et les nouvelles technologies que je conçois comme un outil et un vecteur d'émancipation.

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