jeudi 24 août, 2017

Six mois après : panorama de l’échiquier politique malgache

Six mois après l’investiture de Hery Rajaonarimampianina et plus de trois mois après la nomination de Kolo Roger en tant que premier ministre, qu’en est-il de Madagascar, qu’en est-il des nombreuses promesses de campagne ?

Hery Rajaonarimampianina a-t-il ou non trahi Andry Rajoelina ?

Il n’est un secret pour personne que sans les moyens financiers, matériels, coercitifs et humains dont disposait Andry Rajoelina en tant que président de la transition, Hery Rajaonarimampianina n’aurait pas eu autant de faciliter à accéder à la tête de Madagascar. Il est évident qu’un deal a été conclu entre ces deux personnages, que d’autres deals ont été convenus avec les partenaires de Madagascar, pays amis ou possédant des intérêts dans le pays.

La question est de savoir si une fois élu, Hery Rajaonarimampianina a trahi ou non Andry Rajoelina, pour quels motifs et pour quels intérêts ?

Certains diront qu’il s’agit de réalisme politique, d’autres diront que c’est une trahison. Dans les deux cas, le fait est que Rajaonarimampianina a effectivement tourné le dos à Rajoelina avec pertes et fracas. Non content d’avoir renié son « mentor », en tout cas celui qui lui a permis de mettre les pieds à l’étrier en politique, Rajaonarimampianina s’est démené pour saper toute base et toute représentativité nationale au MAPAR de Rajoelina, cela à travers les manœuvres peu démocratiques que tout le monde a pu constater à l’Assemblée nationale par un retournement de majorité orchestré à coup de millions d’ariary.

On aurait pu se dire, et c’est certainement comme cela que Rajaonarimampianina aurait voulu que soient perçus ses actes envers son ancien allié et protecteur, que c’est parce qu’il avait une autre conception de la pratique politique ou qu’il avait d’autres ambitions pour Madagascar qu’il s’est détourné aussi violemment de Rajoelina et des relents nauséabonds de la transition.

Malheureusement, et comme on devait s’y attendre – vu son parcours professionnel, politique et ses fréquentations – Rajaonarimampianina n’a rien d’un homme nouveau, porteur d’une espérance quelconque. Six mois après son investiture et l’intense opération de communication et de séduction opérée pour s’attirer, à posteriori, la confiance de l’opinion publique et des observateurs étrangers, l’actuel président de la République a déjà réussi à démontrer que « bonne gouvernance » et « lui » font deux. Le décalage entre son discours policé et ses actes qui sont la copie conforme de ses prédécesseurs en terme de népotisme et de pratiques exclusifs du pouvoir, ont fini de planter le décor, d’ici à ce qui pourrait être la fin de son mandat.

Communauté internationale : séduite par la forme, mais pas convaincue par le fond

La communauté internationale et tous ceux qui se sont penchés sur le cas de Madagascar durant la transition, n’attendaient qu’une chose après l’examen de passage des élections présidentielles jumelées avec les législatives – sorte de point final à la crise politique – c’est-à-dire des signes de bonne volonté teintés d’affirmations de la part des nouveaux dirigeants, certes gratuites, sur le respect de la démocratie, le pardon, la réconciliation nationale ou encore le respect de l’orthodoxie financière et l’abandon des pratiques illégales ayant eu court sous la transition.
Sur ces différents points, la communauté internationale a effectivement été servie, jamais autant de discours engageants n’avaient été produits en si peu de temps, quitte à plagier pour aller plus vite. Toutefois, après les discours et les déclarations d’intention, il a bien fallu passer aux actes pour satisfaire aux conditionnalités nécessaires au déblocage des aides financières des bailleurs de fonds étrangers, car comme tout le monde s’en doute, les caisses de l’État sont vides, l’économie au plus mal et les trafics en tous genres, loin de baisser en intensité, redoublent en vigueur et en proportion. Reconnaissance donc, comment faire autrement ? Mais pas confiance.

Pourquoi Rajaonarimampianina peine-t-il à convaincre et à obtenir la confiance ?

D’abord on peut évoquer cette cour des miracles qu’est devenue l’Assemblée nationale. Tout ce que les députés réclament, ils l’obtiennent, que ce soit par la menace ou le chantage. Pourquoi donc cet état de fait ? Tout simplement parce que les travées de l’Assemblée sont devenues le théâtre d’un vaste marché où corruption et mercenariat politique s’entremêlent dans des proportions jusque-là jamais vues.

Rajaonarimampianina y est-il pour quelque chose ? Évidemment, car voilà un novice en politique qui se retrouve candidat à la présidentielle par le truchement d’une transition politique truffée d’accords et de négociations plus ou moins secrètes, qui remporte la victoire, se débarrasse de son « mentor », et qui au final ne dispose d’aucune base politique ni même de l’embryon d’un parti.

Pour remédier à ce phénomène plutôt inquiétant et quasiment jamais vu, mêmes sous d’autres cieux, Rajaonarimampianina s’est mis en tête de se fabriquer de toutes pièces une majorité parlementaire, et partant, un parti politique bien à lui. N’ayant rien d’autre sous la main que ces députés, pour la très grande majorité, sans aucune étiquette politique, entendre, eux-mêmes, sans parti ni base, donc sans véritables valeurs ou notions d’éthique à défendre, Rajaonarimampianina n’avait plus qu’à se servir et se constituer ce qui manquait à son arsenal de politicien propulsé à la tête du pays. Certes, il fut aidé en cela par quelques élus à double casquette, notamment les barons du trafic de bois de rose à qui il devait déjà quelques fières chandelles durant la propagande électorale de décembre 2013. Barons des affaires, des trafics et des combines ainsi que chef de bande capable de former une majorité à géométrie variable en fonction du prix qui leur est proposé.

Que dire et que penser de la stratégie de Rajaonarimampianina sinon qu’il n’inspire définitivement pas confiance. En effet, comment pourrait-on accorder du crédit à un dirigeant qui compte autant de casseroles autour et avec lui. Qui se risquerait à accorder un prêt à une telle équipe, à une telle formation ?

Des problèmes institutionnels qui persistent

Trois situations l’illustrent parfaitement, d’abord l’absence d’une opposition crédible. Elle peine à se constituer et ne fonctionne donc pas, ce qui est plutôt inquiétant pour un pays et des dirigeants qui claironnent avoir rétabli la démocratie.

Au lieu de s’en inquiéter, le régime en place se montre bizarrement satisfait et se complait même de cette absence de contre-pouvoir et de contre-proposition. Non pas que la faute entière doit-être rejetée sur ceux qui dirigent actuellement, car il faut reconnaitre qu’en face, outre les divisions et les guerres intestines, la seule motivation semble n’être que l’appât du gain et l’obtention de quelques privilèges, ceux dont jouissent les vice-présidents de l’Assemblée nationale, poste et fonction dont bénéficiera celui qui décrochera le « Saint-Graal » que constitue le titre de chef de l’opposition. À suivre donc.

Ensuite, le doute qui pèse toujours sur la crédibilité et l’impartialité de la Haute Cour Constitutionnelle (HCC). Même si l’opinion avait toléré le contournement, par le régime, de l’article 45 de la Constitution pour nommer l’actuel premier ministre, Kolo Roger qui ne détient pas une majorité parlementaire (comme c’est, pourtant, prévu par la Constitution), il n’en demeure pas moins qu’il s’agissait là, ni plus ni moins, que d’une violation flagrante de la Constitution par ceux-là mêmes qui sont censés défendre la Constitution et juger de l’application de la loi : Les membres de la Haute Cour Constitutionnelle. Personne n’est dupe.

De tels agissements continuent de faire planer une menace certaine et sérieuse sur la crédibilité de la Justice, pourtant point essentiel des dispositifs de l’État de droit, gage de l’émancipation de la société (citoyen, secteur public, secteur privé, société civile, etc.).

Enfin, par la manifestation d’une défaillance flagrante du gouvernement dans la mission qui lui est conférée de garantir la paix sociale et la stabilité politique. Son incapacité à gérer le « dossier bois de rose » est inquiétante, et pour cause. Comme cité plus haut, plusieurs barons du trafic de bois de rose ont été élus députés (manne financière résultant de leurs trafics aidant, corruption et achat de vote passé sous silence par le CENIT pour valider le tout) et siègent au sein de l’Assemblée nationale.

Pire, cette incapacité du gouvernement à faire face à ce trafic témoigne de l’aporie de nos frontières (par ricochet de tous les services étatiques qui y sont liés : douanes, impôts, justice, etc.). Et rend clairement douteux le discours du président de la République lorsqu’il affirme vouloir lutter contre ce fléau. L’interception de dizaines de milliers de bois de roses par des douaniers comme au Kenya, ou encore en Thaïlande démontre le peu de volonté, sinon la démission (volontaire ou pas ?) de l’État malgache à s’occuper de ce trafic internationalement connu et condamné. Car, comment des douaniers Kenyans ou Thaïlandais n’ont aucun mal à repérer ce bois précieux qui transitent par leurs ports, alors que l’État malgache, lui, affirme tout ignorer malgré un tel niveau d’embarquement de bois dans les ports maritimes locaux ? Ce n’est pas crédible. Une telle situation démontre un problème d’autorité flagrant dans l’administration publique, sinon la complicité des autorités avec les trafiquants. Tout est lié.

Peut-on encore accorder un « droit de grâce » au régime de Rajaonarimampianina ?

Certes Madagascar vient de sortir d’une longue crise politique, il faut du temps et certaines conditions au nouveau pouvoir pour trouver ses marques et agir convenablement.

Toutefois, cet état de grâce dont jouit encore le régime de Hery Rajaonarimampianina n’est pas sans limites. Le régime est invité à régler rapidement certains problèmes qui ne devraient plus se poser à Madagascar tant leurs causes ont été déjà disséquées et que les solutions sont déjà connues.

Le cas du trafic de bois de rose. Les hommes clés du trafic, leurs procédés, les lieux d’embarquement voire même leurs sources de financement sont connues des autorités malgaches ainsi que par les organismes internationaux qui luttent de manière intransigeante contre ce trafic. Ceci étant, l’absence d’arrestation des trafiquants et la continuation du trafic ne seront plus excusables d’ici peu.

La corruption qui gangrène l’Assemblée nationale et qui discrédite cette institution (cela, au vu et au su de tous) mais qui, à la fois, ternit gravement l’image du pouvoir et met fortement en doute ses propos sur la lutte contre la corruption et la bonne gouvernance. Le gouvernement sera également jugé là-dessus.

Les problèmes d’insécurité dans le sud. Il faut reconnaître que le gouvernement mène quelques actions pour pacifier la zone à travers « l’opération coup d’arrêt ». Toutefois, il ne s’agit pas seulement de gérer ce qui est visible en surface, puisque le fond du problème qui est lié à la convoitise des ressources minières présentes dans ces régions demeure occulté. Il y a là du grand banditisme, des mafieux en tous genres, des trafiquants d’armes, des politiciens véreux qui s’enrichissent illégalement et font subir toutes sortes de violence aux populations autochtones.

L’absence d’une opposition politique sérieuse ne devrait pas satisfaire le régime. Il est de son devoir de faire en sorte que le pays puisse vivre en dehors de la pensée unique. Une démocratie véritable a besoin d’un débat contradictoire, d’une pluralité de pensée politique, et donc, d’une opposition sérieuse. Si celle-ci n’existe pas, il revient au pouvoir de la créer et de la laisser s’émanciper dans un environnement sain et propice à l’émergence d’idées et de concepts contradictoires.

L’incapacité du régime à regagner la confiance de la Communauté internationale repose sur ces mêmes constats. Beaucoup de sujets à problème sont clairement identifiés et les remèdes pourtant connus, sauf que l’absence de volonté de l’État à les éradiquer fait que ces problèmes demeurent. La communauté internationale comme l’opinion publique malgache ne se contentera plus des beaux discours, et les opérations de lobbying à travers des portes et des couloirs dérobés auront également une limite. Il est temps de juger sur pièce et de prendre les mesures qui s’imposent pour sauver ce qui peut encore l’être.

A propos de l'auteur

Parfois freelance, souvent autodidacte, résolument indépendant, je suis passionné par les relations humaines, la politique et les nouvelles technologies que je conçois comme un outil et un vecteur d'émancipation.

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